Jeudi, 23 février 2017

Sauvage et souverain

Vendredi 26 août 2011

C’est à un duel au sommet qu’invite Erri De Luca dans son dernier livre, Le Poids du papillon: celui qui oppose le roi des chamois à un braconnier vieillissant, dans les Alpes italiennes embrumées par novembre. D’une taille et d’une puissance extraordinaires, le chamois règne sur sa harde depuis des décennies. Il a inventé ses propres règles: «dans chaque espèce, ce sont les solitaires qui tentent de nouvelles expériences», et lui a grandi orphelin. Mais ce jour de novembre – mois de l’accouplement –, il sent qu’il vit sa dernière saison. Le braconnier, lui, ne souhaite qu’une seule chose: vaincre celui qui le défie depuis des années. Réfugié dans sa cabane, confronté à la solitude et au retour imprévu du désir face à une journaliste venue l’interviewer, il sent peser l’âge et la fatigue dans son corps taillé par la montagne.
Ce jour-là, donc, le majestueux animal consent à leur rencontre – en toute liberté, en vainqueur qui choisit l’heure de sa mort, et la manière. Pour le braconnier, «voleur de vie insoumise, souveraine», la victoire attendue depuis si longtemps se fait alors la «sœur jumelle d’une défaite qu’il n’avait encore jamais connue».
La fable est simple, et splendide. Grandeur de la montagne, évocation des liens complexes entre l’homme et la nature, méditation sur le désir et la solitude, sur la mort et la liberté, irréductible beauté de l’animal qui sait habiter le présent... L’auteur italien brode ces thèmes avec une infinie délicatesse, dans une écriture tendue entre grâce poétique et violence, élan vers le ciel et ancrage vital à la terre. Un mouvement auquel fait écho le papillon qui donne son titre au récit: c’est quand les légères ailes blanches viennent se poser sur la corne du chamois porté par le braconnier que ce dernier s’écroule, terrassé par cette «plume ajoutée au poids des ans».
Ce récit est suivi par le bref «Visite à un arbre»: «Entre un arbre et un homme, la conversation tourne autour des histoires de foudre», écrit De Luca. Dans «Le Poids du papillon» déjà, celle-ci apparaissait aussi vive qu’un personnage. L’auteur de Montedidio et de Noyau d’olive décrit à merveille le courant électrique qui parcourt la montagne, vibre et crépite pour désigner à l’avance le champ de la décharge et chasser les intrus. Ici les éléments, les arbres, le ciel et la roche sont vivants et s’étreignent; l’homme est leur hôte, il se doit d’être humble quand il se glisse dans leur intimité. Passionné de montagne, ouvrier, autodidacte, De Luca a appris seul l’hébreu pour lire la Bible et la méditer au quotidien, en non croyant. C’est toute sa vision du monde qui s’exprime au fil de ces deux fables poétiques, avec profondeur et une simplicité lumineuse.

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