Mardi, 25 juillet 2017

Sami Tchak. Dinosaurien

Samedi 23 juillet 2011

LIVRE L’écrivain au visage de masque d’ébène poursuit sa fabrique des contre-pieds dans «Al Capone le Malien», un roman mi-picaresque mi-introspectif. Rencontre à Fougères, en France.

Le lycée Jean Guéhenno réunissait il y a quelques semaines à Fougères, en terre bretonne, des écrivains, des économistes et des exégètes de l’Afrique contemporaine pour des «Rencontres africaines» sous la houlette de l’enseignante Eliane Aïssi. Sami Tchak était présent à toutes les sessions et à presque toutes les cogitations. Docteur en sociologie, essayiste et auteur de six romans, ce grand lecteur et internaute compulsif vit et travaille à Paris. Nous l’avons rencontré avant la soirée de débat prévue au théâtre de la ville pour parler de son dernier roman, Al Capone le Malien, un récit gigogne foisonnant de personnages d’inégale valeur, qui met en scène un escroc africain séduisant et redouté.
Des paysages arides du Sahel aux plaines fertiles de l’ouest du Cameroun se croisent et s’entrelacent des princes et des reines de pacotille. C’est sous le regard de René Cherin, un Occidental parti en reportage en Afrique, que nous est conté le monde des «feymen», ces faussaires et détrousseurs de fortunes au verbe enivrant et à la sensualité électrique. Dans ce roman de la réfutation des filiations inventées comme des littératures rafistolées, Sami Tchak souffle sur les braises de la controverse. Il bat aussi, au cœur des ténèbres de la luxuriante Guinée Conakry, des balafons aux sonorités torrides et troublantes.

LE PRINCIPE D’INCERTITUDE
Né en 1960 à Bowouda, au centre du Togo, l’auteur du magnifique Place des fêtes (Gallimard, 2001) raconte que son père était de la lignée des forgerons, cette caste admirablement décrite par l’écrivain guinéen Camara Laye dans son inusable roman L’Enfant noir. Tchak souligne avec détachement que son village natal, qui ne comptait guère à sa naissance plus de cent âmes, se meurt dans sa vallée jadis imprenable. Fataliste? «Non, observateur distancié, se récrie-t-il. Le monde change. Il a toujours changé. Il faut voir les choses de loin, avec un œil dinosaurien.»
D’ailleurs, Al Capone le Malien ne raconte-t-il pas justement ces changements, ces flux et reflux qui chamboulent tout dans les villes africaines? L’écrivain estime qu’il ne sert à rien d’émettre des jugements moraux ou de pousser des lamentations. Tout est incertitude. Et c’est davantage cette incertitude-là, installée dans nos mondes isolés ou imbriqués, qui l’intéresse. «Je suis, souligne-t-il, l’aîné de la famille de... (il hésite) de la vingtaine d’enfants qu’a eus mon père. Il était polygame... Logiquement, j’aurais dû reprendre la forge ancestrale. Logiquement...» La voix qui s’éraille paraît mélancolique. Erreur. Pour Tchak, l’agonie, le changement, ont toujours existé. La fin des terroirs lui paraît dérisoire car seuls comptent les territoires intimes. «J’ai quitté mon village natal, Bowouda, à l’âge de 12 ans, précise-t-il, mais je le transporte en moi.»

LE MASQUE DE LA PAROLE
Et l’auteur de La Fête des masques (Gallimard, 2004) de laisser entendre qu’il n’a pas complètement déserté la forge ancestrale, lui qui est désormais assidu à la fabrique des textes, des pré-textes et des livres, perpétuant ainsi à sa manière l’histoire familiale. Quant aux scarifications sur son visage, elles lui inspirent cette réflexion: «Bowouda m’a laissé des traces visibles et, pour certaines, douloureuses. Disons que c’est la chose que je n’ai pas choisie. J’avais huit mois quand on m’a sculpté...» Un masque involontaire qui lui ouvre souvent la conversation avec des inconnus, remarque-t-il. «Jean D’Ormesson disait un jour, depuis Venise, que la parole est le masque le plus universel. C’est par elle qu’on cache le moins avouable. Mon personnage Al Capone vante beaucoup son hôtel, sa boîte de nuit à Lomé, s’épanche sur ceci, sur cela. Mais on ne sait pas d’où parle ce camarade!» Nul n’est transparent et ce n’est pas un hasard si Sami Tchak a recours aux masques dans ses écrits. «Le dernier mot leur revient.»
Les narrateurs de ses romans semblent souvent mous, ectoplasmiques – excepté le garnement de Place des fêtes. «J’aime les anti-héros, plaide l’auteur. C’est un choix. J’applique au roman la méthode de l’observation participante du sociologue Bronislaw Malinowski. L’observateur ne tranche pas dans le vif, il rend compte; il ne juge pas, il montre.» Sami Tchak n’hésite pas non plus à utiliser les répétitions, qui sont pour lui comme une «séquence préférentielle chez les griots. Je me place donc souvent de leur point de vue et le recours à la parole répétitive ne me gêne pas.»

COMPLEXITE DE L’AME HUMAINE
Son précédent roman, Les Filles de Mexico, boudé ici et encensé ailleurs, était-il un hommage aux grands écrivains d’Amérique latine? Tchak évoque d’abord  sa découverte, émerveillée, en 1996, de cette Amérique-là, grâce à une invitation du professeur espagnol Luis Beltrán qui organisait à Santiago de Cuba un colloque sur la culture afro-cubaine. «Lire les écrivains cubains Alejo Carpentier, Reinaldo Arenas, Guillermo Cabrera Infante, José Lezama Lima a été un choc salutaire.» Mais Les Filles de Mexico ne se voulait pas un hommage: «J’ai aussi constaté que le problème spécifique des Noirs n’a pas inspiré ces enfants terribles de la littérature, inventeurs du réalisme magique.» Voilà qui a motivé une «inhabituelle écriture de combat» chez Tchak, qui déplore le fait qu’on soit loin des évolutions politiques et sociales favorables aux Noirs dans ces régions, et notamment au Mexique et en Colombie.
L’auteur préfère insister sur la magie de la lecture et sur le sens des controverses qu’il provoque de livre en livre. Dans Al Capone le Malien, les mondes lascifs des villes camerounaises ne heurtent pas tant par leur proposition d’indécence, élevée au rang d’œuvre d’art, que par l’internationalisation de la vénalité explosive aux abords des hôtels. «Elle montre l’extension des lieux-foutoirs où se désagrège la famille humaine.» Ce n’est pas une question de Noirs, de Blancs ou de Thaïlandais, insiste Sami Tchak. «Ce qui se joue ici, c’est ce qui fait commerce, ce qui se place au cœur des transactions visibles et marque l’universalité.» Et l’écrivain de citer ses universalistes préférés: J.M.G Le Clézio, Cheikh Hamidou Kane, Marcel Griaule et Fédor Dostoïevski. «Tous, dit-il, ont su questionner la complexité de l’âme humaine.»

Sami Tchak, Al Capone le Malien, Editions Mercure de France, 2011, 300 pp.
Sami Tchak a obtenu le Grand prix littéraire d’Afrique noire en 2004 et le Prix Ahmadou Kourouma, décerné à Genève, en 2006.

 
Le Courrier
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