Lundi, 23 octobre 2017

«Opus incertum» écluse les mots

Jeudi 22 décembre 2011
Trois comédiens et des mots.
MICHAEL ABBET

THEATRE • A la Parfumerie, à Genève, la Compagnie L’Ascenseur à poissons ouvre les vannes de l’imaginaire, épurant la matière.

Les murs à nu de La Parfumerie ruissellent de mots. De la pierre tachetée d’humidité, s’écoule leur flot dit par les trois comédiennes en scène. Pourquoi des mots et non un texte? Parce que la dernière création de Geneviève Guhl compose une mosaïque verbale, à contre-courant de la dramaturgie. La matière y prend le pas sur la narration. Au spectateur d’absorber l’écho de la parole pour faire tanguer ses propres images.
Car au cœur même d’Opus incertum, «empilement de listes», cette matière qui s’accumule est avant tout lexicale. «La terre, le velours noir, le velours rouge, les arbres», autant de substances qui, sorties en l’occurrence de la «liste des choses que l’on aime toucher», se calfeutrent dans la pierre du théâtre par la fine interprétation du trio ­féminin. Ces listes – une trentaine – sondent «les lieux aimés», «les choses qui donnent la force de vivre», celles «sur lesquelles on se pose des questions», le monde en définitive, se demandant pourquoi l’humanité se détruit... Ecrites en grande partie par Geneviève Guhl et Claire Haenni, elles émanent ­aussi d’auteures comme Manon Pulver, ou de Michèle Pralong qui livre là sa «matière théâtrale», ode à la scène par laquelle s’ouvre et se referme la pièce. Uniques et singuliers, ces opus révèlent le goût, le souvenir, et l’intime de femmes et d’hommes gravitant autour de l’art, pas seulement ­dramatique. La dimension théâtrale les révèle alors à la sphère universelle.

Par le jeu des matières, le minéral du décor naturel se conjugue à l’acier plaqué au sol. Au cuir et à la laine grises, aussi, qui ­habillent les comédiennes. Ces partis pris de gris ­glacial accompagnent la douce monotonie de l’empilement des listes, jouées tour à tour ou en polyphonie par les comédiennes. La (trop) longue énumération, – qui s’étire presque sur deux heures – s’imbibe du regard azur de Nathalie Cuenet, croisant l’œil espiègle de Nathalie Boulin. Disparaissant parfois derrière un rideau de lin, Ilil Land-Boss, qui signe par ailleurs la «liste de mes idées sur l’identité, la vie et l’amour», instille des sonorités germaniques, sinon ­trilingues, qui résonnent plus fort encore de son absence. Lorsque leurs trois voix se ­croisent, la mise en scène s’illumine, réjouie. Leur conscience du monde grandit aussi, à trois, à la lueur diaphane de l’ampoule qui éclaire «les listes des titres d’articles de ­journaux» (dont Le Courrier!).
La metteure en scène s’empare ainsi de la matière première pour dessiner l’épure du décor. L’intellect, cette autre «matière grise», y fraie son propre chemin. La ­Compagnie L’Ascenseur à poissons écluse ainsi les mots, libérant les vannes de ­l’imaginaire pour laisser le public se forger ses propres paysages mentaux. I

 

Jusqu’au 30  décembre, 20h30 (relâche les 24-25) Cie L’Ascenseur à poissons. La Parfumerie, Genève. Rés: tél.  022 341 21 21 www.ascenseurapoissons.ch

 
Le Courrier
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