Lundi, 29 mai 2017

Méditations d'un voyou

Samedi 01 octobre 2011

Un homme s’écroule sur le banc d’un jardin, près des Champs-Elysées. Au-delà du calme des arbres, les phares des voitures sillonnent la nuit parisienne. Il fait froid, on est en hiver. L’homme sent qu’il vit ses dernières heures: il vient de prendre une balle en pleine poitrine. Alors, sur cette banquette, le temps d’une nuit, il voit sa vie défiler en séquences décousues: sa relation quasi incestueuse à sa mère, son entrée dans le monde du banditisme, les premiers braquages et la prison, les copains et les prostituées avec qui flamber... jusqu’à cet absurde règlement de comptes avec un parrain de la mafia corse. Dans Le Banc, Jean Chauma poursuit sa réflexion sur le monde des «voyous» – selon son expression – qu’il connaît de l’intérieur pour en avoir fait partie: ex-braqueur de banques, il a passé une vingtaine d’années sous les verrous. De cette expérience, il a tiré trois recueils de textes courts qui interrogent de manière saisissante les mécanismes du banditisme – Bras cassés (2005), Poèmes et récits de plaines (2008) et Chocolat chaud (2009), tous parus chez Antipodes. On y découvre un univers hors du langage, structuré par les non-dits: par incapacité et manque de culture, mais aussi parce que ne pas nommer signifie ne pas avoir fait, ne pas dire permet de ne pas réfléchir et autorise le passage à l’acte1.
Dans Le Banc – publié par BSN Press, maison d’édition fondée à Lausanne et Bangkok au printemps dernier –, les interrogations existentielles du truand prennent d’abord la forme d’un monologue, longue méditation qui remet radicalement en question ses choix de vie, douloureux face à la mort. Son soliloque mêlé de souvenirs se fait parfois un peu trop théorique; il est heureusement interrompu par l’arrivée d’une femme venue lui porter secours. Démarre alors un dialogue magistral et confrontant: il y est question de vie réelle et fantasmée, de responsabilité, de présence et de solitude, de liberté et de manipulation, d’honnêteté, de compromissions, de choix, de reconnaissance et d’amour... «Une attaque de banque ce n’est que cela, quatre rêveurs en pleine hallucination qui font entrer de force leurs fantasmes dans la réalité», lance le truand...
Entre fiction, expérience et connaissance du «milieu» français des années 1960-70, Jean Chauma renouvelle ici de façon étonnante la réflexion sur le banditisme en rendant caduques les frontières convenues, et si commodes, entre mondes honnête et malhonnête: loin de l’imagerie médiatique dominante, par un questionnement en forme de dialogue ouvert, il esquisse des paradigmes inédits pour penser la marge et la violence.

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