Vendredi, 31 mars 2017

La Suisse d’en bas au Festival de Berlin dans «L’Enfant d’en haut» d’Ursula Meier

Mercredi 15 février 2012
Kacey Mottet Klein et Léa Seydoux dans L’Enfant d’en haut, nouveau film d’Ursula Meier dévoilé à la Berlinale.
Roger Arpajou

CINÉMA • Premier film suisse en compétition à la Berlinale depuis dix ans, le second long métrage de l’auteure de «Home» y a reçu un très bon accueil. Rencontre avec la cinéaste.

Simon, 12 ans, monte chaque jour en télécabine à la station de ski qui surplombe la vallée où il habite avec sa sœur Louise. Là-haut, il fait son marché dans les garde-robes des restaurants, des hôtels, volant tout ce qui peut lui servir, y compris la nourriture, mais surtout des skis et des équipements qu’il revend. A ceux qu’il rencontre, le garçon raconte que sa sœur et lui sont orphelins.
Louise, à la vie désordonnée, ne travaille pas régulièrement et profite des larcins de son frère pour disposer du minimum vital à la maison. La relation des deux protagonistes oscille constamment entre tendresse et tension: l’interdépendance devient parfois rejet, Louise étant de plus en plus tributaire de son frère financièrement alors que ce dernier cherche désespérément son amour.

Décor métaphorique
Second long métrage de la cinéaste suisse Ursula Meier après Home en 2008, L’Enfant d’en haut a été accueilli par de nombreux applaudissements lors de sa première en compétition à la 62e Berlinale, qui s’achève dimanche. La finesse et la subtilité du traitement du sujet, de la construction de l’histoire, l’excellence du jeu des acteurs et la montagne magnifiquement filmée par Agnès Godard – qui signait déjà la photographie de Home – mais aussi le fait de montrer une Suisse que les étrangers n’ont pas l’habitude de voir, une Suisse d’en haut et d’en bas, participent de cet engouement.
S’il y une dimension sociale, Ursula Meier insiste sur le fait qu’il s’agit seulement du contexte: «J’avais envie d’éviter de faire simplement dans le social. Il y a quelque chose de la fable dans L’Enfant d’en haut, même s’il est plus réaliste que Home. Je voulais inscrire le film en Suisse, dans un décor particulier, une plaine industrielle et une montagne avec de riches stations de ski. Je trouvais que cette topographie disait quelque chose du pays, qu’elle était assez métaphorique du monde d’aujourd’hui. En même temps, nous ne voulions pas montrer les services sociaux, la police, etc. Le passé des protagonistes, de Louise en particulier, doit être ressenti mais pas expliqué; pour moi, c’est ça le cinéma.» Le scénariste Antoine Jaccoud ajoute qu’ils ne «voulaient faire ni un film social ni un film psychologique, mais quelque chose qui louvoie entre les deux».

Entre frère et sœur
L’Enfant d’en haut est né d’une sorte d’alchimie, explique Ursula Meier: «Après Home, qui est un film horizontal où tout se passe le long d’une autoroute, j’ai eu envie de faire un film vertical. Le fond et la forme naissent en même temps. Avec l’idée du téléphérique comme cordon ombilical entre le haut et le bas, j’ai trouvé le nerf du film. La suite, l’intrus parmi les nantis et l’enfant voleur, m’est venue d’un souvenir de mon enfance en vacances de ski en famille.»
Mais le véritable enjeu se situe ailleurs, dans la relation difficile et particulière entre le frère et la sœur: «Simon a peur d’être abandonné et tient Louise par l’argent. Il est prêt à tout pour la garder. Le haut pour cet enfant, c’est une ouverture sur l’imaginaire, l’endroit où il s’est inventé une vie pour supporter celle du bas. Au moment où il en est chassé, il se comporte comme un petit marchand prêt à tout, même à brader, pour s’accrocher à la vie, à Louise.»

Un personnage peu aimable
Formidablement crédibles, les comédiens portent le film, font émerger leurs besoins vitaux de manière quasi organique. Simon est joué par Kacey Mottet Klein, devenu acteur dans le premier long métrage de la réalisatrice et aperçu en 2010 dans Gainsbourg (vie héroïque) de Joann Sfar: «Dans Home, Kacey, qui avait 8 ans, et moi avons énormément répété à travers des situations de la vie quotidienne pour qu’il prenne conscience du naturel, qu’il ne récite pas un texte, qu’il joue à l’intuition et ne regarde plus la caméra. Cette fois-ci, avec le bagage acquis, j’ai travaillé avec lui comme avec un professionnel. Nous avons opté pour une approche physique, sur la gestuelle, la psychologie et l’enjeu des scènes, afin qu’il ne joue pas Simon mais l’incarne.»
Dans le rôle difficile de Louise, inconséquente, irresponsable et dure avec son frère, Léa Seydoux est elle aussi remarquable. La comédienne avoue d’ailleurs qu’elle a eu du mal à aimer ce personnage: «Il m’a vraiment été difficile d’accepter que la sympathie du public aille naturellement vers l’enfant. Nous avons beaucoup travaillé avec Ursula, pour que je surmonte cela.» De son côté, la cinéaste insiste sur le fait que «le personnage de Louise est aussi l’enjeu du film, qu’elle ne doit pas être jugée mais qu’il faut sentir ses fêlures, sa douleur et son humanité. Et si Louise touche le spectateur, c’est grâce au travail de Léa.»

 
Le Courrier
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