Mercredi, 18 octobre 2017

L’être et le néon

Vendredi 28 octobre 2011
"Diffraction" impose une déshumanisation à outrance.
SARC & MOPHIE

GENÈVE •Dans «Diffraction», la chorégraphe Cindy Van Acker fait vaciller l’humain, entre chaos originel et vision futuriste.

Une onde sonore amorce une longue litanie. Les deux corps imbriqués se dessoudent dans une lueur statique. Premiers instants de Diffraction. La dernière création de la chorégraphe Cindy Van Acker, présentée sur la scène de l’Association pour la danse contemporaine (ADC) jusqu’au 6 novembre, s’appuie une fois encore sur le matériau sonore de son comparse finlandais Mika Vainio.
Sans rupture consommée, la Belgo-Genevoise poursuit ses recherches entamées avec ses saisissants soli, cette fois-ci dans une pièce de groupe pour six danseurs. S’appropriant la lumière, elle en fait un interprète à part entière tout en repoussant plus loin encore les limites de la matière corporelle, déshumanisée à outrance, avec les visions minimalistes et futuristes qui marquent de leur sceau ses pièces chorégraphiques. Guidée par ce phénomène optique par lequel les rayons dévient au voisinage de corps opaques, la danseuse et chorégraphe compose avec la diffraction.

Un regard inquisiteur

S’ouvrant sur un duo de chairs horizontales, le mouvement rampe splendidement, se raidit ensuite. Avec rondeur, une coque s’ouvre et se referme. Dans des entrelacs, les corps ondoient, s’imbriquent puis se désolidarisent. Témoin lumineux, le dispositif qui éclaire se pose lui aussi en interprète. Se jouant du noir qui l’entoure, il domine, illumine, éblouit parfois.
Anneaux brillants aux teintes orangées, ils diffusent ça et là une chaleur bienvenue. Accaparant l’espace, ces auréoles annihilent les pas tout en renvoyant l’écho d’une mouvance. Et promènent un regard inquisiteur sur le spectateur. Dans une avancée au plus près du public, comme autant de petites bouées de sauvetage qu’on voudrait saisir, ils se targuent de leur envolée aérienne, observent, puis se rétractent.

Géométrie des corps

Dans une gestuelle encore en binôme, au masculin-féminin, l’un se prolonge dans l’autre. Perte de repères visuels, de l’entrecroisement des avant-bras naît une autre géométrie des corps. Toute en perspectives, la matière charnelle se construit, leur offrant un toit. Dans la fusion des silhouettes, la danse de couple se réinvente, tango algébrique.
S’entame alors un ballet de néons qui ouvrent autant d’horizons luminescents en fond de scène. Et le duo, déjà amplifié en quatuor, cède la place au groupe de six danseurs. Toujours au sol, la gestuelle cosmique et sidérale sonde les méandres de l’univers et impose une sorte de mécanique dans laquelle l’homme aurait sombré.

La cadence verticale s’emballe

Les six interprètes réunis      – Tamara Bacci, Anne-Lise Brevers, Carole Garriga, Luca Nava, Rudi van der Merwe et Cindy Van Acker – transgressent les lois de l’horizontalité qu’ils ne semblent pas complètement vouloir abandonner. Sur leur territoire presque cerclé par chacun d’une main effleurant le sol, la cadence verticale s’emballe, déchaînant un mouvement hélas par trop répétitif. Se gomme ainsi peu à peu l’émoi suscité par les contacts d’épidermes par lesquels s’ouvre Diffraction. Avant que les danseurs n’apprivoisent les tubes de néon, conjurant les forces telluriques qui grondent dans la pénombre.
Par l’entremise de ces fluorescences – qui jalonnaient déjà l’espace scénique de précédentes pièces –, une trigonométrie se construit, cherchant peut-être à percer les mystères des pyramides ancestrales, et par-delà les secrets de l’immortalité. Si la chorégraphe puise dans le berceau de notre humanité, remontant même aux sources de l’univers jusqu’à sonder l’éclatement du grand chaos originel qui sourd peu à peu, elle laisse aussi libre cours à la circulation des fluides entre ses danseurs.

Minimalisme émotionnel

Questionnant le mouvement même entre les membres d’un groupe déshumanisé, elle pousse le minimalisme émotionnel jusqu’à une forme de rejet du temps présent. Fidèle à sa vision futuriste, Cindy Van Acker chorégraphie là un scénario d’anticipation glaçant dans lequel elle robotise ses personnages. Lorsque qu’un tic-tac électronique lancinant dicte une gestuelle métallique, le courant finit par se débrancher violemment. Et le trou noir surgit, ouvrant béantes les portes du néant.

 

Jusqu’au 6 novembre, me-je-ve à 20h30, sa à 20h, di à 18h (relâche lu-ma). ADC, Salle des Eaux-Vives, 82-84 rue des Eaux-Vives, Genève. Rés: tél. 022 320 06 06, www.adc-geneve.ch

 
Le Courrier
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