Samedi, 27 mai 2017

Autour d’un chien nommé Gabriel

Lundi 19 septembre 2011

Isabelle Flükiger a intitulé son quatrième roman Best-seller. C’est que sa narratrice, qui travaille comme secrétaire dans une institution culturelle après des études de Lettres, compte bien en écrire un. Alors elle glisse dans sa routine ces moments d’écriture comme une évasion, car «il y a des instants  ainsi d’un tel vide, une mélancolie saisissante que le défilement des mots seul peut empêcher de se répandre comme une marée noire, lente et visqueuse». La jeune femme vit avec Mathieu, prof au gymnase, une existence tranquille dans un pays où rien ne se passe. Si ces deux s’ennuient un peu – travail, appartement commun puis plus tard enfants, la voie semble toute tracée –, ils sont au fond heureux. Un grain de sable vient déranger leur quotidien bien huilé, sous la forme d’un «chienchien» abandonné et câlin nommé Gabriel. Ange du destin? Porte-bonheur? Il semble en tous cas favoriser les hasards heureux. Sauf pour la narratrice et son amoureux... Née en 1979 à Fribourg, Isabelle Flükiger signe avec ce Best-seller, qui se laisse en effet dévorer, un roman aux allures de conte fait d’un alliage étonnant entre une ironie radicale et une tendresse parfois déchirante.
Sous des dehors policés, cette société tranquille cache des abîmes de lâcheté, de solitude et d’intolérance, et le jeune couple sera confronté à l’injustice et à la violence qui règnent dans le milieu du travail. Quel impact garde-t-on sur sa vie dans un monde régi par les relations de pouvoir? Comment rester intègre? Jusqu’où aller pour s’adapter et réussir sans se compromettre? Quel rôle joue le hasard dans les trajectoires? Autant de questions abordées par Isabelle Flükiger de façon subtile, avec une distance qui lui permet de souligner à la fois la profondeur des enjeux et les contradictions de ses protagonistes. Ainsi lorsque la narratrice propose à Saïd, réfugié kurde dont les récits tragiques l’ennuient et à qui elle n’a rien à dire, de venir vivre chez eux temporairement: un geste de solidarité généreux peut-être, mais aussi une manière de racheter son sentiment de culpabilité...
La nature est très présente tout au long du roman, comme un arrière-plan de douceur et de silence qui répare et console, comme le signe du vide aussi, ce rien que les amoureux contemplent au-delà du jardin. Face à la complexité du monde extérieur, face à cette sensation de vide qui parfois les étreint, ils semblent se réfugier dans leur univers à deux. L’amour et l’écriture sauvent tout, suggère Isabelle Flükiger. Naïveté? Dépolitisation et repli égoïste? Peut-être. Ou alors utopie courageuse, engagement envers soi-même et ses rêves? Car le récit est porté par une liberté de ton rafraîchissante et beaucoup de drôlerie, par une lucidité désabusée et une fragilité émouvante. Il file, fluide, dans une langue fine teintée de mélancolie et de tendresse, d’humour et de douleur. Et distille une petite musique singulière, qui sonne juste.

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