Samedi, 18 novembre 2017

Joies et révoltes d’un amoureux de la nature

Dimanche 20 mai 2012

PARUTION • «LA TERRE EST L’OREILLE DE L’OURS» DE JIL SILBERSTEIN

Né à Paris en 1948, Jil Silberstein est essayiste, poète, critique littéraire, traducteur de Georg Trakl, T.E. Lawrence et Czeslaw Milosz, et directeur de la revue d’anthropologie culturelle Présences. Il vit aujourd’hui en Suisse, et publie ce printemps La Terre est l’oreille de l’ours. Sous-titré «Une célébration du vivant», l’ouvrage tient de l’essai et du journal «extime», selon le mot créé par Michel Tournier. Il réunit notes de terrain, pensées et dérive de lectures dans les domaines des sciences naturelles, de la poésie, de l’environnement, ainsi que de la spiritualité et de la psychologie.
A l’aube de l’élaboration de ce livre se trouve une nuit d’automne, en 1992: égaré en pleine forêt canadienne, au pays des Amérindiens Innu (les Montagnais), le narrateur ressent la frayeur de sa vie. Douze ans passent, et il décide de revenir à l’univers végétal et animal qui l’avait tellement épouvanté. De s’y livrer, d’apprendre à son contact. En près de cinq cents pages, Jil Silberstein fait prendre conscience de la structure complexe et subtile du vivant, de l’interdépendance entre les organismes. Et en appelle à une solidarité intime entre les humains et la Terre.
C’est que Silberstein a pris la mesure de la folie techniciste de la société industrielle. Son séjour d’un an chez les autochtones Innus l’a éclairé, et ce qu’il raconte de l’impact colonial sur ce peuple est édifiant: fin du nomadisme, sédentarisation forcée, recul de la langue traditionnelle au profit tant du français que de l’anglais. Cette répression linguistique, souligne-t-il, a infléchi non seulement la parole mais la vision même de la nature propre aux Innus, puisqu’ils ont dû aborder l’environnement avec les outils mentaux des Blancs.
A l’instar d’Edward Abbey dans Désert solitaire ou de Théodore Monod, Jil Silberstein s’inquiète de l’état du monde. Se veut sentinelle. Mais malgré les constats alarmants, l’amertume devant l’éradication des peuples «premiers» de la planète et de leur immémorial savoir sur le milieu naturel, c’est souvent une sorte d’émerveillement qui s’exprime dès que le narrateur entre dans les bois, observe les corneilles ou les hérons, invitant chacun à retrouver le chemin de la forêt. Et il le fait par petites touches, en scindant sa réflexion en une mosaïque de sections parfois très brèves facilitant d’autant la lecture. En somme, Jil Silberstein s’insurge contre la tendance à situer l’humain au-dessus de la nature. Enfin, boulimique de lectures, l’essayiste cite maints ouvrages qui ont guidé peu à peu ses réflexions. Une habile incitation à en apprendre davantage.

 

JIL SILBERSTEIN, LA TERRE EST L’OREILLE DE L’OURS, ED. NOIR SUR BLANC, 2012, 474 PP.

 
Le Courrier
Vous devez être loggé pour poster des commentaires