Mardi, 25 juillet 2017

Paul Viaccoz, "Art in Black"

Dimanche 13 mai 2012
Paul Viaccoz chez lui, au milieu de ses œuvres.
SANDRA POINTET

CONTEMPORAIN Auteur d’une œuvre teintée de mélancolie et d’autodérision, le plasticien expose son travail à Genève. Et s’expose avec.

La surprise est de taille, lorsqu’on voit débarquer Paul Viaccoz au Bâtiment d’art contemporain de Genève: non, il ne porte pas en permanence les fameuses lunettes noires qu’il arbore dans nombre de ses travaux. «C’est drôle que vous me fassiez la remarque. Récemment, quelqu’un m’a accusé d’être narcissique parce que j’apparais dans mes œuvres. Or j’ai pu le convaincre que grâce à ces lunettes, le personnage qu’on voit n’a pas grand rapport avec moi...» C’est assez vrai, a priori: à la médiathèque du Fonds d’art contemporain de la Ville (FMAC), dans l’exposition «Le responsable de l’économat est aujourd’hui indisponible», le monsieur qui apparaît dans les vidéos ou dessins semble nettement moins affable que celui qui nous consacre sa pause de midi. Un point commun, tout de même: tous deux s’habillent en noir. Des chaussures à la montre.
Au cœur de l’exposition genevoise, à voir jusqu’au 2 juin, il y a une magnifique maquette créée de toutes pièces par l’artiste. Elle représente l’économat d’un asile psychiatrique, autour duquel Paul Viaccoz a inventé une fiction, racontée dans un petit livret à la disposition des visiteurs. «L’économat est placé sous la responsabilité du pensionnaire Damiano, qui un jour se fait voler son crayon rouge et bleu et s’enferme dans sa chambre.»

COLEOPTERES MALGACHES
En s’allumant la première des cinq cigarettes de l’entretien, Paul Viaccoz explique que cette histoire est un patchwork de sujets qui l’intéressent, à commencer par la psychiatrie. Il était à Rome au début des années 1980, juste après l’ouverture des asiles psychiatriques sous l’impulsion de Franco Basaglia et du mouvement de l’anti-psychiatrie. «Je me souviens d’un bel homme qui chantait au milieu de la Piazza del Popolo...» Il a ensuite visité nombre d’asiles, de Rome à Berlin en passant par Trieste, Paris ou Herisau, où est mort l’écrivain Robert Walser (1878-1956). «La nature dans la région de Herisau ressemble à ce paysage», explique Paul Viaccoz en pointant, dans son expo, la gigantesque peinture d’une chute d’eau alpine. Elle est placée à proximité de sa maquette et d’un long monologue filmé sur le refus d’aller travailler.
De mère alsacienne et de père valaisan, Paul Viaccoz, né en 1953, a suivi une partie de sa scolarité dans un internat jésuite du Valais, qui comportait un musée d’objets et autres insectes de Madagascar. Il y dessine nombre de coléoptères et s’intéresse au principe de la série et à la classification. Des choses qu’il occultera à sa sortie du collège, mais auxquelles il reprendra goût plus tard. On peut d’ailleurs découvrir une série inédite de dessins d’insectes dans l’exposition du FMAC. «Je les ai produits de mémoire, il y a parfois des problèmes d’échelle...» Le trait est fin, précis, avec souvent d’intenses plages noires qui relient l’auteur à la matière produite.

PLUS HAUT QUE LE PAPE
Après des études dans l’ancêtre de la Haute école d’art et de design de Genève (HEAD), où il enseigne aujourd’hui, Paul Viaccoz passe plusieurs années à l’étranger: il bénéficie de bourses pour des résidences à la Cité des arts de Paris, à l’Institut suisse de Rome et dans une extraordinaire maison d’artistes en Ligurie. A Paris, il découvre Gilles Deleuze. «Je l’ai vu deux fois en conférence à la Sorbonne. Je n’ai rien compris mais j’étais fasciné, comme le reste de l’auditoire.» Le nom du philosophe reviendra à plusieurs reprises dans notre conversation, comme ceux de Félix Guattari ou Michel Foucault.
A Rome, un premier janvier, jour de son anniversaire, il défie le Pape en montant sur le paratonnerre de l’Institut suisse. Un crime de lèse-majesté: son corps dépassait pour le coup le dôme de la basilique Saint-Pierre. Or au début du XXe siècle, la tour de cette villa construite sur une colline artificielle devait expressément ne pas détrôner le plus important édifice religieux du catholicisme. Ça tanguait dangereusement, sourit l’artiste: «Les personnes présentes s’en souviennent!»
C’est notamment le cas de sa compagne, la mère de son fils, rencontrée durant ces années. Aujourd’hui encore, elle est régulièrement complice malgré elle des tournages vidéo de Paul Viaccoz. Au FMAC, un film le montre par exemple s’élancer dans le vide, au Salève ou en plein milieu des Alpes. «Dans les rushes, on entend ma compagne qui s’inquiète: ‘Ça va, tu t’es fait mal? Jamais plus je ne viendrai avec toi!’» Elle continue toutefois de le suivre. Et le fils de l’artiste, neurologue, est lui aussi en lien constant avec son père et son travail. Cela fait sens, au-delà des liens filiaux: le travail de Viaccoz est très inspiré par la science.
Le Genevois a d’abord pratiqué la gravure, qu’il a aussi enseigné, avant de s’intéresser à la peinture concrète – composée de formes géométriques – et au monochrome. Abstraites, ses toiles n’en demeuraient pas moins figuratives: elles évoquaient le ciel, un plan d’église ou la nature en général. L’artiste a abandonné ce type de productions le jour où il a été pris en otage par trois hommes, qui lui ont collé un colt sur les côtes et l’ont fait poireauter pendant trois heures sur un parking. Un épisode traumatisant, qu’il a eu besoin d’exorciser. Il l’a fait en renouant avec le dessin, «de manière très introvertie. Ça a été une période assez... compliquée.» Il a eu envie de «narrer des choses, de gratter la couche» et de puiser dans la «tonne d’images» qu’il avait en tête. C’est le début d’un travail où s’exprime son engagement humaniste, son regard souvent grave, mais aussi son goût marqué pour la dérision, voire l’autodérision.

DEMAGNETISEUR
Il se met à la vidéo dès les années 2000. La plus belle de l’exposition genevoise est peut-être Prédateurs (2011), qui montre un rassemblement de faucons très hitchcockien, à une trentaine de kilomètres de Genève. Tous les jours, les rapaces fondent sur une brouette de graisse que leur apporte un boucher du coin. Paul Viaccoz a filmé le ballet, avant de se filmer lui-même, dessinant un lièvre mort trouvé à proximité. Il exécute son œuvre avec des opinels fixés au bout de ses doigts.
Paul Viaccoz est un individu singulier: il ne sort jamais d’Europe, «à cause des avions qu’il faut prendre», et n’a pas de carte bancaire, «parce qu’avec moi elles se démagnétisent systématiquement. Mais ça ne m’embête pas de faire la queue à la Poste, pour retirer de l’argent: ce temps-là m’est... cher. Aussi, comme je suis assez flippé, je dors très peu la nuit et ça m’a permis de voir, il y a peu, la Lune parfaitement alignée sur la Terre.» Magnifique, raconte-t-il.
Il est des choses que Paul Viaccoz ne comprendra jamais, comme cette amnésie collective vis-à-vis de l’Histoire. Montrée en 2005 au Centre pour l’image contemporaine de feu son ami André Iten, l’une de ses œuvres, très forte, évoquait les trains de déportés. Mais si tout cela peut provoquer en lui une grande mélancolie, à l’image de celle de Damiano, il n’a jamais eu envie d’arrêter de créer. Tout au plus chausse-t-il ses lunettes noires.

 

FMAC, 34 rue des Bains, Genève, jusqu’au 2 juin, ma-sa 11h-18h, tél. 022 418 45 40,
www.ville-geneve.ch/fmac
Sa 12 mai à 11h, au FMAC: rencontre avec l’artiste.

 
Le Courrier
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