Mercredi, 13 décembre 2017
ChroniquesMiso et MasoPOLYPHONIE AUTOUR DE L’ÉGALITÉ

Des # pour faire tomber le système

Mercredi 06 décembre 2017

Pas un jour sans une brève, une chronique ou un article évoquant des plaintes de la part de femmes à l’encontre d’hommes ayant eu des comportements sexistes, dénonçant agressions de rue ou harcèlement sexuel au travail. Si le capitalisme financier a eu ses Panama Papers, ses Football Leaks et plus récemment ses Paradise Papers, le patriarcat a son affaire Weinstein et ses suites, #MeToo et autres #BalanceTonPorc.

S’il fallait encore des preuves que les violences faites aux femmes sont présentes partout, dans toutes les sphères et dans toutes les classes sociales, les différentes affaires relayées par la presse sonnent comme autant de rappels. Industrie culturelle, institutions politiques, écoles, universités, grandes et petites entreprises, aucun domaine n’échappe à cette vague de libération de la parole des femmes, qu’elles soient artistes, employées, assistantes ou élèves, qu’elles soient stars internationales, anonymes ou encore élues romandes au Conseil national, elles ont décidé de ne plus se taire.

D’aucun-e-s s’étonnent de l’ampleur que prend ce phénomène, et c’est probablement la force des réseaux sociaux: difficile d’arrêter le mouvement une fois la parole libérée sur la Toile. Mais ne nous trompons pas, les médias sociaux n’ont fait qu’offrir une tribune, permis de donner un large écho à un phénomène qui n’a pas démarré hier. N’oublions pas que les femmes ont toujours parlé, sauf que jusqu’ici elles ont rarement été entendues. Plus encore, elles ont longtemps été muselées: combien de femmes victimes d’agressions sexuelles se sont entendu dire qu’elles les avaient provoquées? Combien de plaintes pour harcèlement sexuel se sont retournées contre la plaignante, alors accusée de calomnie ou de diffamation? Combien de plaintes classées sans suite?

Mais s’il a fallu attendre si longtemps, c’est que dénoncer ces pratiques revient à attaquer un système qui assigne des comportements et des attributs différents selon le sexe: le système de genre. Que cela dépasse largement les individus, et que les normes produites façonnent l’ensemble des sphères de la société, les institutions, les organisations et les relations entre les individus. Un arrangement très subtil qui s’incarne dans les pratiques quotidiennes, des femmes et des hommes, et s’appuie sur un système de valeurs: la double morale. Les révélations de ces dernières semaines non seulement mettent au jour les violences subies par les femmes, mais également la permanence de cette double morale. Plus encore, elle apparaît chez des personnages publics qui ne s’encombrent guère des apparentes contradictions entre défense de la famille traditionnelle et relations extraconjugales, entre ode au respect de la «pudeur» des femmes et abus.

Pourtant, si on quitte un instant l’émotion suscitée par l’effet des révélations quasi quotidiennes, ce qui se joue relève d’une revendication simple: bénéficier des mêmes droits humains que les hommes. Pouvoir exercer une activité professionnelle dans un environnement exempt de violence, sortir dans la rue quelle que soit l’heure, pratiquer n’importe quelle activité sportive, participer aux cénacles politiques, etc. En fait, rien de bien extraordinaire! Cependant, on voit déjà apparaître les qualificatifs de prédateurs pour les hommes et de proies pour les femmes, on revient au registre de la chasse, qui naturalise et individualise les rapports entre les sexes, qui gomme le caractère socialement construit de ces derniers. Par ailleurs, l’alcool, la pression au travail ou encore les hormones (cette fameuse pulsion masculine, dont on ne se débarrassera visiblement jamais) sont convoquées pour expliquer – justifier? – ces comportements1. A peine libérée, la parole des femmes semble déjà confisquée, muselée…

Comme pour les révélations concernant les transactions financières, il fallait un déclencheur, ici ce fut l’affaire Weinstein. Des actrices célèbres ont parlé, ont entraîné et légitimé la parole d’autres femmes. La comparaison n’est pas qu’une coquetterie, elle est nécessaire pour comprendre à la fois l’émotion suscitée, la déferlante de révélations, les réactions, les prises de position, les mesures proposées, mais elle est aussi indispensable à nous mettre en garde. Malgré la multiplication des «affaires» sur les scandales financiers, le capitalisme est toujours en place, il ne fait même pas amende honorable. En sera-t-il de même avec le patriarcat? Assiste-t-on à une révolution non-violente ou n’est-ce que le soubresaut d’un système qui va rapidement se reconfigurer?

  • 1. Cf. Interview de l’avocate genevoise Anne Reiser, Le Temps, 1er décembre 2017.
 

* Investigatrices en études genre.
 

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