Jeudi, 14 décembre 2017

Retour d’un pays qui n’existe pas

Mercredi 08 novembre 2017

Avant de partir, nous avons voulu configurer l’application météo de nos smartphones. Impossible: aucune ville de notre voyage n’est indexée, ni Ramallah, ni Birzeit, ni même Bethléem. Nous nous sommes envolé-e-s vers un pays qui n’existe pas.

Là-bas, nous avons vu les déserts et les montagnes bibliques, le pays de Jésus. Nous avons suivi à contrecœur les circuits du tourisme pèlerin, mercantile, superstitieux et kitsch. Nous avons vu l’hôtel de Banksy à Bethléem, le mur de séparation et ses graffs: «Sun will rise, so will Palestine», «Shop behind the wall» (Le soleil se lèvera, la Palestine aussi; Faites vos courses derrière le mur). Nous avons pris les routes interdites aux Israéliens («Dangerous to your lives… against the israeli law»/Dangereux pour vos vies... contre la loi israélienne). Nous sommes passés par les checkpoints dont une jeune femme de Tel Aviv, rencontrée dans l’avion du retour, dit tout ignorer. Enfin, nous avons aperçu, au sommet des collines, les colonies derrières les barbelés…

Dans le vieux Jérusalem, les communautés voisinent dans une feinte indifférence, campées sur leurs particularités. Mais ne partagent-elles pas le même idéal, les mêmes interdits, les mêmes obsessions? L’omniprésence de la religion structurant les identités est aussi fascinante que désolante: notre guide, Palestinienne chrétienne, rechignait à nous emmener sur l’esplanade des Mosquées ou dans une synagogue.

Loin des lieux où se pressent les touristes-pèlerins, nous avons rencontré des hommes et des femmes vivant sous occupation, approché leur quotidien et leurs rêves. Dans la rue, des passant-e-s ont donné du sens à notre présence: pouvoir, par le regard de l’autre, exister aux yeux du monde. D’autres nous ont fait entrevoir l’étendue de leur désespoir, comme ce trompettiste de 15 ans dont le visage d’enfant s’est soudain fermé, lorsqu’en guise d’au revoir, nous lui avons souhaité le meilleur pour l’avenir. Cet avenir qu’il n’envisage pas…

Au milieu de cette réalité brutale, le concert de Jérusalem aura été un moment de grâce. D’abord, l’étrange impression que tout est comme d’habitude: les visages familiers, les rituels d’avant-concert, une œuvre déjà chantée. Dans l’église, nous découvrons un public reflétant la diversité de cette région: des pères dominicains sont assis à côté de familles musulmanes, des diplomates côtoient des adolescent-e-s rivés à leur téléphone. L’endroit est somptueux, solennel. L’acoustique exceptionnelle et le silence du public le subliment encore. Porté par ce lieu, par ce projet, notre souffle musical est intense. Entre deux mouvements du Requiem, le solo oriental de guitare nous emmène ailleurs, le son de la flûte nous ensorcelle. Lorsque la musique se tait, l’émotion contenue durant ces dix jours nous rattrape et nous ne pouvons retenir nos larmes. En sortant de l’église, la voix du muezzin nous rappelle que nous sommes à Jérusalem et que nous venons de vivre un moment inoubliable.

Parti-e-s avec des motivations diverses et parfois une certaine candeur, nous avons fait une plongée dans la réalité des Palestinien-ne-s et par là avons été rattrapé-e-s par la dimension politique, sans nécessairement en saisir toute la complexité. A Jérusalem, une pancarte dans la rue disait: «Wealth is not about having a lot of money, it’s about having a lot of options» (Etre riche ce n’est pas avoir de l’argent, c’est avoir le choix). C’est là une des libertés dont nous prenons subitement conscience au moment où nous reprenons le cours de nos vies.

Peu avant de partir, l’idée d’inviter en Suisse l’orchestre du Conservatoire Edward Saïd a germé et semble déjà rencontrer un bel enthousiasme. Nous verrons...

 

* Choriste critique et sociologue mélomane.

** Alto lucide et entrepreneuse en marche.

*** Chercheur en littérature UNIL et ténor engagé.

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