Dimanche, 17 décembre 2017
ChroniquesLaurence MazurePAR-DELÀ LES FRONTIÈRES

Les mots pour le dire

Mercredi 25 octobre 2017

Moi aussi. Me too. Yo también. L’avantage d’être multilingue, c’est d’avoir beaucoup de «mots pour le dire», pour citer le titre du livre1 de l’écrivaine féministe Marie Cardinal. Mais dire quoi? Au sujet de quoi? En tous cas, ce que je peux dire c’est que la violence de genre, et son vaste éventail de blagues et regards lourds à vomir, harcèlements, attouchements furtifs, coups, viols, meurtres et discriminations en tous genres, ça commence avec les mots.

Années 1960. Centre psychopédagogique du lycée Claude Bernard à Paris. Depuis plus d’un an, ma mère m’amène ici car je ne «travaille pas très bien à l’école». J’ai 9 ans. Une fois par semaine, pendant une heure, je parle à un homme d’une quarantaine d’années. J’ai confiance et je ne me pose pas de question. Un jour, je viens à peine de refermer la porte, l’homme me regarde, impassible, droit dans les yeux. Puis, d’une voix brutale, froide, que je ne lui connais pas: «Comment tu appelles ce que tu as entre les jambes?» Je le regarde, ébahie. Le regard, le ton, la question ne correspondent à rien de mon univers d’enfant. Je ne comprends pas. J’essaie de parler d’autre chose. La question revient, me coupe la parole, le souffle, les jambes. Et là, tout en moi me dit que je suis en en danger – mais à 9 ans, si le ressenti est écrasant, la compréhension de ce qui se passe réellement me fait totalement défaut. Par instinct, et rien d’autre, je le regarde et lui réponds «je vous déteste et je ne vous dirai rien». Pendant tout le reste de l’heure, la question ne cesse de revenir. Ma réponse est la même. Entre deux questions, les bras croisés, je me mure dans le silence et regarde par la fenêtre. La torture va durer trois mois – trois mois d’angoisse à vivre au rythme du retour imparable, chaque semaine, de la même question, sur le même ton, avec le même regard, et rien d’autre. Trois mois à ne desserrer les dents que pour répéter la réponse qui est ma seule protection, et à regarder par la fenêtre les marronniers nus de l’hiver, reverdir au printemps puis se couvrir de fleurs avant l’été. Je n’en parlerai à personne – si moi je ne comprends pas ce qui se passe, alors comment ma famille le pourrait-elle? Juste avant les grandes vacances, l’homme appelle ma mère dans le bureau: «Votre fille est guérie, elle n’a plus besoin de revenir.» J’entends cela, comme de très loin. Libre. Je n’ai rien dit et je suis libre. Oui. Et non. Ce n’était, dans ma vie, que la toute première rencontre avec une longue série de diverses formes de violence de genre. A une différence près: plus tard, je comprendrais de quoi il s’agit.

Soyons clairs: il ne s’agit pas plus de «malchance» que de «fatalité». Ces violences sont systémiques. La plupart des femmes autour de moi, comme dans le reste de la société, en ont subi différentes formes au cours de leur vie. Les «porcs» ne sont pas seulement des pervers, des salauds ou des imbéciles, ils sont le produit de sociétés sexistes dont les discours et l’éducation encouragent de multiples rapports de domination. Ainsi, en 1998, dans les pages du Monde diplomatique, le sociologue Pierre Bourdieu rappelait que «la domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l’apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question»2.

Mais aujourd’hui, comme le souligne la journaliste Lénaïg Brédoux dans Médiapart, les innombrables témoignages qui déferlent sur les réseaux sociaux depuis la révélation de l’affaire Weinstein «(...) racontent le quotidien, au travail, dans la famille, dans la rue. Partout, tout le temps. L’effet de souffle est si fort qu’il conduit des femmes, et parfois des hommes, à se remémorer des violences que les témoins croyaient enfouies, avaient même parfois presque oubliées ou avaient minimisées jusque-là.»3 Et de rappeler qu’il n’y a pas de «parole libérée» mais de parole qui arrive enfin à se faire entendre. Et de souligner, que «(...) il ne faut pas non plus que les révélations sur des accusations de viol soient désormais brandies pour ne plus parler du reste, au prétexte qu’il y aurait plus grave».4

Or «le reste», Pierre Bourdieu le cernait avec quelques questions plus urgentes que jamais: «Quels sont les mécanismes et les institutions qui accomplissent le travail de reproduction de l’‘éternel masculin’? Est-il possible de les neutraliser pour libérer les forces de changement qu’ils parviennent à entraver?»

* Journaliste internationale.
 

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