Lundi, 11 décembre 2017
ChroniquesA rebrousse-poilMichel Bühler

Gracias Angel

Mardi 17 octobre 2017

Angel Parra, auteur, compositeur, interprète, et écrivain engagé chilien. Tu nous as quittés le 11 mars 2017.

Tu étais né en 1943 dans une famille de poètes, de chanteurs, de saltimbanques. Ta mère Violeta1, icône de la culture chilienne, te montre très tôt la voie: tu consacreras ta vie à servir la chanson populaire. A l’époque, membre du Parti communiste, tu soutiens les candidatures successives d’Allende, jusqu’à son accession au pouvoir et à la victoire de l’Unité populaire.

Un mouvement, que l’on nommera la nueva canción chilena, regroupe des musiciens et des chanteurs convaincus que la chanson, accompagnant les luttes, doit parler du peuple, et au peuple. Aspirant à un pays plus juste, plus fraternel, ces artistes, dont tu fais partie, seront aux côtés d’Allende jusqu’au bout.
Le 11 septembre 1973, bras armé des Etats-Unis, Pinochet perpètre son coup d’Etat.

Tu m’avais raconté:
– C’est une voisine qui m’a dénoncé, une dame qui pourtant me saluait en souriant tous les matins. Elle a appelé les militaires; «Vous savez, mon voisin, le chanteur, il est communiste!».

Tu t’es retrouvé enfermé dans le Stade national, avec quelques milliers de jeunes gens. C’est là que ton ami Victor Jara a trouvé la mort: les soldats l’ont atrocement torturé, puis l’ont achevé. De cette époque, tu as gardé une détestation irréductible à l’égard des tortionnaires et de ceux qui ont laissé faire:
– Un matin, on nous a tous fait descendre dans les sous-sols: le président de la FIFA devait visiter le stade, où allait se dérouler un match important. Il savait pertinemment ce que nous y subissions, les tortures, les exécutions. Il est passé, et n’a pas eu un mot pour nous défendre. Je ne l’oublierai jamais, il s’appelait João Havelange.

Quand il s’agissait d’appeler un détenu, les geôliers utilisaient le système de sonorisation du stade:
– Un jour, il tombe des haut-parleurs: «Le prisonnier Angel Parra doit se présenter immédiatement…» On n’a pas entendu la fin de la phrase! De tous les gradins, de tout le stade est montée une ovation! Ce salut que m’ont adressé mes camarades, ça vaut pour moi dix prix Nobel!
Puis ce sera le bagne, à Chacabuco dans le désert d’Atacama. Puis l’exil, au Mexique d’abord, et à Paris ensuite.

C’est là que je t’ai connu, dans cette belle maison de disques qui s’appelait l’Escargot.

Fidèle à tes convictions, pendant quarante ans, dans toute l’Europe puis au Chili dès qu’il t’a été possible d’y retourner, tu as inlassablement continué à servir la chanson engagée, celle qui dit le monde et veut parler au cœur des gens, «celle qui sait, dis-tu dans ton dernier livre22, d’où nous venons et où nous voulons aller, qui est écrite avec des larmes, de la sueur et du sang».

Le hasard a fait que nous nous sommes retrouvés habitant à deux rues l’un de l’autre, dans le 14e arrondissement de Paris. Nous nous rencontrions fréquemment à la terrasse du café «Au Métro». Toujours élégant, toujours enjoué malgré des soucis de santé, tu débordais de projets, et parlais avec passion de ton pays, avec amour, avec tristesse parfois. Tu m’as fait découvrir les richesses de la chanson latino-américaine, tu m’as ouvert les portes du Chili.

Tu manques dans ce coin de Paris qui est encore un village. Je ne me suis pas encore habitué à ton absence, et je m’attends souvent à te voir, écharpe rouge flottant autour du cou, apparaître au bout de la rue…

Vendredi dernier, la salle des Fêtes de la Mairie du 14e arrondissement était pleine à craquer. Tous étaient là pour t’adresser un dernier salut, Chiliens de Paris, dont tu étais l’une des figures incontournables, artistes, militants, politiques. Et puis ces gens simples, pour qui tu avais toujours un sourire ou un mot aimable: la fleuriste, l’opticien, les serveuses du «Métro», le gérant du kiosque à journaux, le marchand de primeurs…

Dans ce quartier où tu as su te faire aimer, pour te rendre hommage, le centre culturel de la rue Vercingétorix portera désormais ton nom.

Tu nous as montré l’exemple d’un homme debout, tu as servi fidèlement une chanson qui ne sera jamais «un produit», mais qui se veut utile et respectueuse.

Gracias Angel! I
www.michelbuhler.com

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