Mardi, 21 novembre 2017

Nouveaux dieux et vieilles ficelles

Jeudi 05 octobre 2017

Les grandes figures du capitalisme, érigées par la presse au rang de «nouveaux penseurs», sont-elles en passe de devenir la conscience morale des nations? Pointant ces chefs d’entreprise conseillers de la Maison Blanche qui ont démissionné en protestation aux propos de Trump après l’épisode Charlottesville, Pierre Rimbert relève que la «guerre des cultures» est «aussi une bonne affaire».

Avec M. Donald Trump à la Maison Blanche et l’Union européenne sous tutelle allemande, l’idée des lendemains capitalistes qui chantent devient plus difficile à vendre. Il faut pour la revigorer promouvoir ses figures les plus mirobolantes. «Et si les nouveaux Platon et Aristote étaient dans la Silicon Valley», titre Le Point (17 août 2017) dans son dossier «Les penseurs les plus influents du monde», qu’illustrent les portraits de MM. Elon Musk, dirigeant de SpaceX et de Tesla, Sergey Brin, cofondateur de Google, Peter Thiel, inventeur de Paypal, et Mark Zuckerberg, créateur de Facebook.

Forts de leurs milliards amassés au terme d’épuisantes réflexions sur l’esprit des lois (évasion fiscale), l’être-en-soi et l’être-pour-soi (surveillance massive des internautes et pillage de leurs données personnelles) ou encore l’éthique (spéculation et capital-risque), ils rêvent de voyager sur Mars, d’abolir la mort, de fusionner le vivant et la machine. «Silicon Valley, la nouvelle Athènes», admire Le Point. Simultanément, Le Figaro (14-18 août) inaugure une série consacrée aux «nouveaux utopistes», qui met en scène les mêmes personnages. Elon Musk, s’interroge la journaliste, «est-il un néo-messie engendré par notre civilisation technologique?». Quant à Mark Zuckerberg, «plus le temps passe, plus les portraits officiels l’immortalisent à la façon d’Auguste ou d’un Habsbourg».

Nouveaux penseurs, nouveaux utopistes, néo-messie… ce n’est pas tout. Aux Etats-Unis, la réaction indulgente du président Trump au meurtre d’une manifestante antifasciste le 12 août en Virginie fait opportunément émerger un thème dans les médias. «Après Charlottesville, les patrons sont devenus nos consciences morales», affirme le site d’information Vox (17 août). Plusieurs chefs d’entreprise qui conseillaient la Maison Blanche ont en effet quitté leurs fonctions en signe de protestation. Le New York Times (19 août) voit lui aussi dans ce geste «l’expression morale de l’Amérique entrepreneuriale».

«Les guerres culturelles sont de retour, menées autour des droits des trans et de l’immigration. Les nationalistes blancs sont en marche, écrit le quotidien. Au milieu de ces turbulences, un groupe inattendu d’Américains fait entendre plus vigoureusement que jamais sa voix morale: les patrons.» Parmi eux, la directrice générale de General Motors, son homologue des supermarchés Walmart et M. Jamie Dimon, directeur milliardaire de la banque JPMorgan Chase qui, sans ciller, explique: «L’égalité de traitement de tous les citoyens est l’un des principes fondateurs de notre nation.»

Les nouveaux Platon de la Silicon Valley rivalisent eux aussi d’éthique «citoyenne» en fermant les comptes d’utilisateurs suspects de suprémacisme blanc. Sacrifice suprême, Google, Facebook et Twitter ont renoncé à vendre aux annonceurs la possibilité de cibler des internautes en fonction de catégories telles que «Ku Klux Klan», «Jew hater» («qui hait les Juifs») ou «Nazis» (Recode.net, 15 et 16 septembre).

Pendant que la presse leur tresse des couronnes, ces industriels marginalisent les travailleurs les moins diplômés, pillent les ressources publiques, comptent leurs milliards. La «guerre des cultures» est aussi une bonne affaire.

 

* Paru dans Le Monde diplomatique d’octobre 2017.

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