Mardi, 12 décembre 2017

Révisionnisme

Vendredi 22 septembre 2017

«La France et Haïti sont unies par une relation indissoluble, fruit d’une longue histoire partagée, où se mêlent le souvenir douloureux de la traite et de l’esclavage mais aussi un héritage commun forgé dans le même idéal républicain de liberté, d’égalité et de fraternité.» C’est l’Ambassade de France à Port-au-Prince qui l’affirme1, et il faut l’en croire. Même s’il fallut une lutte acharnée de trois ans, de 1791 à 1794, pour qu’enfin la République née de 1789 accepte de renoncer à l’esclavage. Même si la France de Bonaparte, en février 1802, désireuse de remettre les Noirs sous les fers, déclencha une nouvelle guerre dont elle sortit défaite. Même si Charles X, puis Louis-Philippe, exigèrent des «indemnités» dont le poids pèse encore sur ce malheureux pays. Mais à lire le site de l’Ambassade française, on se dit que les parts sont égales, au bout du compte: vous aviez été privés de liberté, nous avons perdu nos nègres. Nous voilà quittes. Mais en sus, nous vous avons faits héritiers de ce bel «idéal républicain». Nous sommes allés plus loin encore, en 2009: «La République Française s’honore d’accueillir Toussaint Louverture sous la coupole du Panthéon aux côtés de Victor Hugo et de Jean Jaurès»; s’honorer étant ici une façon de se rengorger: car pour Toussaint, l’hommage se limite à une petite plaque au mur.

Mais il y a aussi, çà et là, en France, des rues, des places, des écoles qui «s’honorent» du nom de Louverture. Et le Fort de Joux, dans le Jura, où Napoléon fit mourir Toussaint de froid et de faim, fait aujourd’hui visiter sa cellule: non sans préciser sur son site Internethttp://chateaudejoux.com2 que dès 1791, «il mit la plus riche des colonies françaises à feu et à sang» (en nègre barbare qu’il était); qu’il «se rallia» toutefois à la République dès qu’elle eut aboli l’esclavage (comme s’il n’y était pas pour quelque chose); mais qu’il reprit les armes après l’arrivée au pouvoir de Napoléon. Ce qui fait donc de lui, à chaque fois, le déclencheur des hostilités, la France étant, on ne le sait que trop, de mœurs pacifiques.

Mais certains n’ont pas le cœur à rire, ni même à ricaner, de ces discours trafiqués – tel le professeur de droit international James Boyard. Le 16 août dernier, dans le journal haïtien Le Nouvelliste, celui-ci s’en est pris à ce qu’il appelle le «révisionnisme historique de la France», distinguant trois types de «stratégies» dans la politique de l’ancienne puissance coloniale: le «contournement» de l’Histoire (soit les silences des manuels sur certains hauts faits, comme la bataille de Vertières qui signa la capitulation définitive de la France le 18 novembre 1803); sa «récupération» (où s’inscrivent les prétendus honneurs que j’ai évoqués); enfin, sa «profanation».

De ce dernier type, Boyard donne une double illustration particulièrement éloquente. Le jour de la victoire de Vertières est férié, en Haïti. Toutes les missions diplomatiques le respectent – sauf l’Ambassade de France, qui prend soin de garder ses portes ouvertes. Mais il y a plus. En 2004, l’année même du Bicentenaire de l’Indépendance, le président Aristide est contraint de quitter le pays. Avant de constituer cette MINUSTAH aujourd’hui controversée, l’ONU envoie une «force intérimaire internationale» en Haïti pour pallier le vide du pouvoir. Les troupes françaises se voient alors assigner la zone du Cap-Haïtien; et c’est précisément le site de Vertières qu’elles choisiront pour s’y déployer. Site sacré pour ceux qui avaient conquis leur liberté les armes à la main; lieu de mémoire soigneusement occulté par les anciens vaincus (le nom est d’ailleurs absent du Mémorial de Sainte-Hélène, au contraire de Waterloo ou de la Berezina). Mais nulle «profanation», ici, pas le moindre désir de revanche: installer l’armée à Vertières n’était évidemment qu’une façon de rappeler la «relation indissoluble» qui unit Haïti à la France.

La preuve: Paris ne s’honore pas que d’honorer les morts; ces dernières années, on y a décoré un assez grand nombre d’Haïtiens vivants, apparemment heureux et consentants. Certains sont désormais commandeurs ou chevaliers d’un Ordre des Arts et des Lettres dont ils viennent joliment colorer la palette. D’autres ont fait beaucoup mieux, en acceptant les Palmes académiques créées en 1808, ou la Légion d’honneur instituée elle aussi par ce Bonaparte qui rêvait d’asservir à nouveau leurs ancêtres et mit, lui, vraiment, les terres haïtiennes «à feu et à sang». Quand se laissent ainsi adouber «chevaliers» de l’ordre napoléonien un écrivain comme Jean Métellus, auteur (entre autres textes) du roman Toussaint Louverture le précurseur, ou Adeline Magloire Chancy, pour «sa contribution à la cause des Droits des femmes», on se dit qu’il n’est plus même besoin de révisionnisme; une amnésie sélective suffit.

 

* Ecrivain.

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