Mardi, 21 novembre 2017

L’invention de la femme au foyer

Mardi 19 septembre 2017
Ouvrière tourneuse usinant des pièces d’avion à la Consolidated Aircraft Corporation (Fort Worth, Etats-Unis, 1942).
LIBRARY OF CONGRESS/CC

Les femmes n’ont jamais cessé de travailler, dans les champs, les usines ou les mines. La révolution industrielle voit se réorganiser l’ensemble du corps social autour du travail productif dans l’industrie, qui se constitue en rupture avec le travail domestique, assigné aux femmes. L’archétype de la gardienne du foyer est né. Il s’imposera en modèle dominant.

Gare Cornavin, à Genève, je suis tombée sur une affiche vantant un apprentissage. On y voyait une jeune femme souriante accompagnée de ce slogan: «Un travail qui permet la conciliation famille-travail». Cela laisse penser que les activités au foyer auraient toujours été l’apanage des femmes, presque «naturellement», et que l’entrée des femmes dans le monde du travail salarié serait relativement récent. On passe ainsi aux oubliettes le fait que, dans nos sociétés occidentales, les femmes ont presque toujours travaillé.

En premier lieu dans l’agriculture, qui occupait plus de 80% de la population jusqu’au XIXe siècle, mais aussi dans l’artisanat, les mines, les premières usines et, bien sûr dans le service – la domesticité. Même dans l’aristocratie, en l’absence des hommes (souvent en campagnes militaires, parfois sur de longues périodes), ce sont les femmes qui se chargeaient de gérer le domaine.

Le marché du mariage

Avec la révolution industrielle au XIXe siècle, la capacité de production a permis pour la première fois de dégager un surplus, au-delà de la simple reproduction de la force de travail [soit le salaire nécessaire au travailleur pour qu’il soit apte à travailler de nouveau]. A côté des ouvriers et patrons des usines et des mines, on a vu se former une classe «moyenne»: des comptables, contremaîtres, notaires, employés aux écritures… dont le salaire suffit à entretenir leur famille (épouse et enfants). Dans son livre Le Travail et la vertu1, Katherine Blunden explique: «Le clivage entre actifs et inactifs pourra alors ne pas suivre une ligne de partage entre classes sociales, mais les diviser à l’intérieur d’une même classe, d’une même famille. Le clivage pourra dorénavant être sexué.»

Un discours porté par l’Eglise, les médecins, les manuels pratiques et les moralistes en tout genre se développe alors pour justifier et conforter cette nouvelle configuration sociale qui sacralise la femme gardienne du foyer, permettant ainsi à son époux d’affronter la dure réalité du travail. Le discours d’un pasteur, en 1871, est éloquent à ce sujet: «Les femmes doivent s’efforcer de faire de leur demeure… un recoin du ciel brillant, serein, joyeux… Des femmes dont le cœur est une fontaine incessante de courage et d’inspiration à l’homme durement pressé… qui envoient chaque matin mari ou frère avec des nouvelles forces pour son combat…»2.

Toute l’éducation des jeunes filles de la classe moyenne est centrée sur le marché du mariage et sur leur préparation à tenir le rôle de «femmes inactives». Les séries de prescriptions relatives à ce rôle passent même par le modelage des corps et la stratégie des apparences: délicatesse des traits, blancheur de la peau, voix fluette et infantile sont autant de marqueurs de leur incapacité productive; tout comme s’impose une mode vestimentaire (crinoline, jupe étroite, corset, tournure, manches gigot) destinée à signifier que ces femmes ne travaillent pas – du moins dans un emploi rémunéré – et que leur mari a les moyens de les entretenir. Les femmes et les enfants sont unis dans une même mise à l’écart économique, une même subordination juridique, une même dépendance.

Le travail productif dans l’industrie se constitue alors en rupture avec le travail domestique et familial assigné aux seules femmes. Le travail en usine est pensé, dans sa temporalité comme dans son organisation, en sous-tendant l’existence séparée du travail familial et domestique. Il s’agit d’un travail à plein temps, sans interruption, usant au maximum des capacités physiques et mentales des travailleurs – dont on postule qu’ils sont des hommes – puisqu’ils peuvent se reposer en arrivant à la maison. Le travail productif est organisé selon la temporalité des hommes, affranchis de toutes préoccupations familiales et domestiques, alors même que dès le début de l’industrialisation, les femmes – et les enfants – sont présentes et travaillent dans la production.

C’est cette même logique qui prévaudra ensuite dans le domaine de la sécurité sociale, conçue pour un travail à plein temps et sans interruptions, dans les systèmes de protection de la santé au travail – voire la liste des maladies professionnelles –, ou encore dans les structures de contre-pouvoir comme les syndicats.

Le foyer au service du centre de production

Si le foyer est détaché, dans l’espace comme dans le temps, du centre de production, il doit cependant lui être utile. Le rôle de la femme au foyer est d’assurer que son homme retournera au travail prêt, physiquement et psychiquement, à assumer une journée de labeur. C’est en ce sens qu’on peut assimiler le travail domestique à un travail de reproduction, dans la mesure où il garantit le renouvellement quotidien de la capacité de travail.

Une gestion méthodique des tâches ménagères, imitant la gestion industrielle, se popularise via la publication de manuels d’économie domestique et la création d’écoles ménagères. On explique aux femmes comment tenir un budget, ranger, organiser leur temps… Il s’agit en quelque sorte, à travers elles, de contrôler le mode de vie des travailleurs. Danièle Linhart, dans son livre La Comédie humaine du travail3, explique comment Henri Ford, au début du XXe siècle, a non seulement augmenté fortement le salaire de ses ouvriers en vue de les fidéliser, mais a aussi voulu s’assurer qu’à ce prix ils reviennent travailler en bon état. Il met ainsi sur pied un département d’inspecteurs chargés d’aller vérifier au domicile privé des ouvriers que les conditions d’hygiène, de morale et d’économie sont bien respectées.

Ford veut procéder ainsi à la standardisation non seulement des pièces qui entrent dans la production mais aussi du mode de vie de ses ouvriers. Il dit que «pour qu’une production tourne bien, il faut que les outils et l’usine soient propres, les méthodes et les indicateurs précis: (clean factory, clean tools, accurate gauges, precise methods) et il faut aussi des gens avec une vie domestique qui tourne bien, des gens qui pensent et vivent correctement (clean thinking, clean living, square dealing).»4

Autrement dit, l’ouvrier nouveau, le travailleur, doit être adapté à son travail grâce à son épouse qui doit le surveiller, bien le nourrir et savoir faire des économies.

Ce modèle de la femme au foyer qui se développe dans la classe moyenne devient une aspiration pour toutes les familles, quelle que soit leur classe sociale, de la même façon que le modèle «bourgeois» s’est installé dans le logement, l’éducation des enfants et le développement des loisirs. L’archétype de la femme au foyer s’impose alors comme modèle dominant qui répondrait en quelque sorte à «la nature» des femmes.

Après l’économie de guerre qui les avait déjà mobilisées sur les lieux de travail pour remplacer leurs maris et frères partis au combat, particulièrement aux Etats-Unis, les femmes reviennent en grand nombre sur le marché du travail à la fin des années 1960, mais les stéréotypes résultant de la division sexuée du travail restent prégnants5. Le monde professionnel demeure un univers non mixte, au sens où les hommes et les femmes y exercent le plus souvent des métiers et des fonctions différentes, éventuellement dans des espaces distincts.

Au plan de l’organisation des métiers – ségrégation horizontale – les femmes sont le plus souvent installées dans des professions «issues» du travail domestique: travail de soins, auprès des petits enfants, nettoyage, manipulation de petits objets. Dans l’industrie, les ouvrières sont cantonnées au contrôle de qualité et au conditionnement des produits, et confinées à des tâches minutieuses avec peu de possibilités de déplacements dans l’usine comme à l’extérieur, alors que les ouvriers effectuent plutôt des tâches d’entretien, de réglage ou de service après-vente à l’extérieur de l’entreprise.

On observe cette même division sexuée dans la définition des qualifications professionnelles: la plupart des travaux féminins sont considérés «sans qualités». De nombreux savoir-faire caractéristiques des travaux effectués par des femmes ne sont pas pris en compte du fait qu’on les considère comme innés.

Trajectoires dépendantes

Travail domestique et travail salarié ne sont pas deux entités séparées, mais forment système. Vie professionnelle et vie familiale sont articulées l’une à l’autre parce qu’elles relèvent de la même logique des rapports de sexe. La trajectoire professionnelle des femmes et/ou des hommes, autant que leur trajectoire familiale apparaissent alors étroitement dépendantes des conceptions qui prévalent quant aux rapports homme-femme dans la société et quant aux rapports économiques induits par un système de type capitaliste.

  • 1. Katherine Blunden, Le Travail et la vertu: Femmes au foyer, une mystification de la révolution indus-trielle, Ed. Payot, 1982, 252 p.
  • 2. K. Blunden, op. cit.
  • 3. Danièle Linhart, La comédie humaine du travail, de la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale, Ed. Erès, 2015, 158 p.
  • 4. D. Linhart, op. cit.
  • 5. Viviane Gonik, Laura Cardia Vonèche, Benoit Bastard, Malik von Allmen, Construire l’égalité, femmes et hommes dans l’entreprise, Ed. Georg, 1998, 152 p.
 

La «Sécu»: une utopie toujours en marche

Pour sa rentrée 2017-2018, le 26 septembre à Fonction: cinéma, le cinéclub syndical genevois MétroBoulotKino projetera La Sociale de Gilles Perret (France, 2016). Le documentaire retrace l’histoire de la Sécurité sociale française et rend justice à ses héros oubliés. Le réalisateur prend la défense de l’institution en démontant les critiques néolibérales dont elle est l’objet et réhabilite la figure d’Ambroise Croizat, le père fondateur oublié de la «Sécu». La Sécurité sociale, dont bénéficient 66 millions de Français, est née en 1945, après la Libération, sous l’impulsion du mouvement ouvrier. Son régime général vise à unifier toutes les formes d’assurance sociale – maladie, accident, chômage, retraite et famille – existant en France au sein d’une caisse unique, financée par une cotisation interprofessionnelle à taux unique et gérée par des représentants syndicaux.

Documentariste engagé, Gilles Perret poursuit, avec La Sociale, un travail de mémoire sur l’histoire du mouvement ouvrier. Pour un retour sur celle, chaotique, de l’institution – et son évolution dans une société de plus en plus mondialisée –, il donne la parole à l’historien Michel Etiévent et à Jolfred Frégonara, ouvrier métallurgiste, cégétiste et communiste, membre fondateur de la première caisse de sécurité sociale de Haute-Savoie. Histoire de remettre en mémoire que la tant décriée «Sécu» est d’abord une immense œuvre sociétale… La projection sera suivie d’une discussion: «Bilan de la campagne sur l’AVS : comment continuer le combat pour une véritable protection sociale». CO

Mardi 26 septembre à 19h, Fonction: Cinéma, Maison des Arts du Grütli, 16, rue Général-Dufour, Genève, www.metroboulotkino.ch

 

* Ergonome, spécialiste de la santé au travail. www.metroboulotkino.ch

Vous devez être loggé pour poster des commentaires