Lundi, 23 octobre 2017

Pendant ce temps, en Méditerranée...

Vendredi 15 septembre 2017

Il arrive que pendant quelques semaines on détourne son regard de l’actualité, le temps d’une respiration, d’un ailleurs, d’une passion… Mais quand on revient aux affaires, rien n’a bougé: le drame est toujours là, comme on l’avait laissé. Le fond de la Méditerranée s’est alourdi de quelques milliers de naufragés, l’errance des embarcations chargées de migrants est devenue plus aléatoire. Cette mer du milieu des terres, c’est son nom, celle qui devrait unir plutôt que séparer, se dresse comme une muraille toujours plus infranchissable.

Quand Donald Trump annonça la construction de son mur anti-immigration, il fit hurler tous les bien-pensants de nos contrées. Pourtant nos pays sont en passe de faire plus fort que lui avec leur rempart maritime. Ce mur d’eau, c’est pratique: il s’est construit tout seul et il sert en même temps de fosse commune… En revanche question coût, c’est plus compliqué, car si Trump entend faire payer les Mexicains, les Européens, eux, font l’inverse: ils arrosent la Libye d’une pluie de millions, peut-être même plus que ce qu’a reçu la Turquie en vertu du traité passé en mars 2015 pour retenir les réfugiés fuyant la guerre de Syrie. Il y a de l’inflation sur le marché des murs! L’objectif affiché, diplomatiquement formulé, consiste à mettre de l’ordre dans la «crise des migrants».

Pour cela, on s’adresse à deux pays dans lesquels l’ordre est synonyme d’enfermement, voire de torture; l’un, la Turquie, en dérive dictatoriale, l’autre, la Libye, empêtré dans un indescriptible chaos. Peut-être vont-ils retenir férocement les réfugiés de Syrie ou d’Afrique subsaharienne tout en laissant filer leurs propres citoyens, victimes de la répression et de la violence?

Les gouvernements de l’Union européenne semble avoir choisi leur camp: les organisations humanitaires, coupables de provoquer un appel d’air (dont on aurait pourtant bien besoin: on étouffe!), accusées de collusion avec les passeurs, ne pourront plus sauver de la noyade les candidats à l’exil. Ce sont les garde-côtes libyens qui s’en chargeront. Quelle imposture! En réalité, les millions d’euros censés financer des projets de développement pour dissuader les migrants de rejoindre l’Europe vont principalement servir à renforcer des forces de police qui n’ont rien de plus pressé que de les entasser dans de sordides lieux de détention où ils subissent chantage, violences, humiliations, extorsions et viols. Non contente de contraindre les organisations humanitaires à se soumettre à un contrôle militaire, non contente d’exposer leurs bateaux au risque de sabordage par des garde-côtes qui tournent autour d’eux comme un banc de cachalots excités, l’Italie a envoyé ses services secrets négocier avec la Libye d’obscurs accords qui évoquent davantage les méthodes de la mafia que celles de la Croix-Rouge. Du coup, on ne distingue plus qui sont les passeurs et qui les forces de police: ils échangent leurs rôles en fonction des profits.

On parle même de milices armées qui joueraient un funeste double jeu, organisant le départ des embarcations de migrants pour ensuite les rattraper et reprendre livraison de cette «marchandise humaine» à rançonner une nouvelle fois, comme élément constitutif d’un trafic combiné avec le pétrole et les armes. Avec un chantage à la clé: les passeurs reprendront du service si l’Europe arrête de payer.

Sur l’île de Gorée, au Sénégal, il vaut la peine d’aller voir la prison-forteresse où étaient détenus les esclaves africains dans l’attente de leur embarquement pour les Amériques: c’est une visite dont on ne ressort pas indemne. Des murs épais de pierre nue, avec d’étroites ouvertures ressemblant à des meurtrières donnant directement sur l’océan, dont les vagues déchaînées viennent battre les grillages, des cachots obscurs qui gardent encore les chaînes qui entravaient ces hommes et ces femmes en provenance de toute l’Afrique noire. C’est ce lieu que je vois quand je tente d’imaginer les prisons de Sabratha en Libye où croupissent ceux qui ont commis le crime de croire en leur chance d’avoir une vie meilleure. Si ça se trouve, les déportés de Gorée étaient mieux traités que les exilés d’aujourd’hui: les garder en forme était le meilleur moyen d’en obtenir un bon prix…

Les esclaves modernes, eux, s’ils parviennent en Europe au terme d’une traversée dantesque, ne pourront même pas travailler dans des champs de canne à sucre et ils risquent d’être renvoyés sans ménagement à l’expéditeur, comme une marchandise qui ne correspond pas à la commande.

Pour clouer le bec aux grandes âmes qui s’émeuvent, les experts nous mettent sous les yeux des chiffres qui montrent que ces méthodes sont efficaces: plus de sauveteurs, plus de bateaux, plus de migrants: fermez le ban et retournez à vos précieuses occupations! Abandonner cyniquement à leur sort ces hommes, ces femmes et ces enfants? Impossible de se taire: le même écœurement appelle les mêmes mots qu’avant, que toujours. Il ne faut pas laisser tomber. Jamais.

 

* Ancienne conseillère nationale.

Vous devez être loggé pour poster des commentaires