Vendredi, 24 novembre 2017

Misérable brouillard

Mercredi 06 septembre 2017

Au mois d’octobre prochain, on célébrera les cinquante ans de la mort de Che Guevara et les cent ans de la révolution bolchevique. La distance entre ces événements majeurs et notre époque est relativement faible chronologiquement mais elle est abyssale en terme politique. L’URSS a totalement disparu; le Che est passé du statut d’exemple révolutionnaire à celui d’icone marketing, récupéré post mortem comme une vulgaire soupe Campbell par ce capitalisme contre lequel il lutta toute sa vie. La victoire du camp capitaliste est totale, son hégémonie absolue; même les quelques îlots de résistance comme Cuba ou le Venezuela doivent composer avec cette gigantesque machine planétaire.

Alors qu’à la chute du mur de Berlin, les médias du monde entier n’avaient que le mot «paix» à la bouche et que Gorbatchev se voyait attribuer le prix Nobel dans la même catégorie, George Bush père, lui, déclarait sans fard qu’il ne fallait pas parler là de paix, mais de victoire. «La guerre froide a été gagnée», commentait sobrement le président-pétrolier (par ailleurs ex-directeur de la CIA). Nul besoin d’être grand clerc pour constater que cette victoire n’a pas engendré la société de prospérité et de paix vantée par ses thuriféraires. Des disparités sociales aux violences racistes, des guerres impériales ou civiles à la résurgence des identités meurtrières et du nationalisme à tout crin, en passant par les dérèglements climatiques, les aliments contaminés, les produits toxiques tous azimuts, le démantèlement des droits du travail, la paupérisation galopante, etc., le constat d’échec est flagrant et l’avenir alarmant.

Le point commun entre Lénine, le Che, Rosa Luxemburg, Robespierre et la plupart des grand-e-s révolutionnaires était, outre leur volonté de changer le monde, leur propension constante au travail intellectuel acharné. L’action reposait d’abord sur un socle théorique, un travail idéologique en perpétuel mouvement, impressionnant de complexité, d’adaptation, de perspective comparative, de connaissance historique. Rien de tel aujourd’hui; le flou idéologique règne comme jamais auparavant. Et c’est bien là un des drames majeurs auquel fait face l’humanité, et en particulier la jeunesse. L’histoire le démontre: pour combattre la machine, il faut des options idéologiques fortes en amont, un projet lisible autour duquel puisse se fédérer une masse critique, un objectif autour duquel elle puisse débattre et pour lequel finalement combattre.

Devant la disparition des grands courants de pensée, on se prend presque à regretter le temps de la guerre froide, un comble! Aujourd’hui, le monde est devenu extrêmement difficile à décrypter: de la notion de démocratie complètement galvaudée par les classes dominantes bourgeoises – qui la présentent comme inhérente à leur système – au double jeu de la social-démocratie brandissant des valeurs de progrès et d’équité sociale tout en agissant comme bras droit du système, en passant par les résurgences identitaires ultraréactionnaires qui se présentent elles aussi comme progressistes, bien malin celui qui parviendra à se retrouver dans ce capharnaüm de mensonges et récupérations diverses.

Comme si cela ne suffisait pas, le flou idéologique a généré son double, une excroissance brumeuse qu’on appelle du nom générique de complotisme. A la mainmise du capitalisme sur les consciences et sur les médias dominants a répondu une nouvelle forme d’anticorps néfaste, qui joue sur la méfiance et l’insatisfaction légitime de l’humanité. Depuis l’avènement d’internet, on ne compte plus les petits malins, gourous éphémères du virtuel, qui ont concocté des théories fumeuses, monstres hybrides à la Frankenstein, mêlant allégrement tout et son contraire.

Les problèmes générés par ces théories fumeuses sont multiples: le premier est d’abord leur grande force de frappe. Dans le brouillard intellectuel et l’absence d’incarnation politique d’un projet alternatif en réponse aux maux du siècle, nombre de gens de bonne volonté, dégoûtés par l’hypocrisie et le cynisme des puissants, tombent à pieds joints dans le panneau des usurpateurs de la pensée critique. Plus ennuyeux encore: comme toute bonne arnaque, le complotisme reprend des éléments factuels avérés, des bouts d’analyse politique plausible, pour mieux les distordre et les mélanger à ses élucubrations brumeuses et souvent nauséeuses. Ainsi, si la critique du système et des puissants se fonde sur des situations d’injustice bien réelles, les réponses bifurquent vers des directions altérées dans lesquelles il est fort difficile de distinguer le bon grain de l’ivraie.

Le problème de ce type de raisonnement, outre qu’il falsifie le réel est que, par un effet boomerang, il délégitime la critique du camp impérial et le dévoilement de ses réelles manœuvres stratégiques lorsqu’elles sont établies par des journalistes ou citoyen-ne-s à l’analyse rigoureuse et honnête. Désormais, toute dénonciation d’un plan gouvernemental à visée impériale ou antisociale se voir taxée de complotiste par les laudateurs du système, trop heureux de l’aubaine. Sans parler de la politique-fiction chère aux auteurs férus d’anticipation, qui se voit, elle aussi, suspectée de complicité avec le complotisme. Les auteurs du XXIe siècle doivent désormais y penser à deux fois avant de se lancer dans des thrillers politiques à la Sidney Lumet! On le voit, le complotisme est bien l’idiot utile du système et lui rend de formidables services.

 

* Auteur metteur en scène, www.dominiqueziegler.com

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