Vendredi, 20 octobre 2017

Abattages

Jeudi 10 août 2017

Une lectrice commande un texte sur trois mises à mort d’arbres qui ont marqué sa vie.

Je suis le marronnier, celui qu’ils ont jugé bon de couper pour faire de la place à la clinique Bois-Cerf. Tu ne m’as pas oublié après toutes ces années, et je te reconnais aussi: tu es la femme qui venait s’adosser à mon tronc pour lire un roman ou une lettre d’amour. Tu levais parfois les yeux et tu admirais mes fleurs blanches au cœur rosé qui parfumaient ta lecture. Quand j’ai été coupé, tu es venue une dernière fois te confier. Tu m’as raconté des choses sacrées et tu m’as parlé de ton père décédé. Tu as ensuite caressé ce qu’il restait de moi, une souche à la sève collée et de ton doigt tu as compté mes cernes, du cœur à l’écorce.

*

Il a fallu abattre le mur. En construire un autre moins frêle. Et à nouveau, constater les fissures. Chercher un coupable et m’accuser moi, le frêne, et mes racines multi-directionnelles. Me débiter en rondelles, sans rituel. Me hacher sans appel. Me déchiqueter, tout aussi naturel. Par bonheur, je l’ai entendue, elle. Crier en silence, implorer le ciel. Sentir l’impuissance qui martèle. Ne pas oublier ma présence, m’ériger un autel. Et être toujours là, grâce à elle.

*

Nous ne sommes pas arrivés à nos fins. La complainte dans le feuillage des trois tilleuls n'a pas réussi à freiner leur funeste dessein citadin. Et pourtant, nous vous le demandons, qu’y a-t-il de plus vain qu’un parking sous-terrain? Le jour de notre mise à mort, ils sont venus une bouteille de vin à la main puis ont chargé nos troncs dépités sur leur engin. Et toi, tu as quitté ton appartement voisin pour venir ramasser un dernier brin abandonné sur le chemin. Mais écoute-nous, nous qui sommes devins: demain un arc-en-ciel traversera le ciel pour apaiser ton chagrin. MH, CF & BP

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