Jeudi, 17 août 2017
ChroniquesIrène PereiraL’ACTUALITÉ AU PRISME DE LA PHILOSOPHIE

De la fragilité des privilégiés à la posture d’allié-e

Vendredi 04 août 2017

La notion de «fragilité» a été conceptualisée pour mettre en valeur un certain nombre de comportements des personnes socialement privilégiées auxquelles on parle d’oppressions sociales. A l’inverse de cette posture se situe celle de l’allié-e.

Pourquoi est-ce si difficile de parler des privilèges sociaux? La notion de «privilège social» a été conceptualisée par la féministe Peggy McIntosh et désigne un avantage dont bénéficie une personne du simple fait de sa position sociale. Il n’est pas besoin d’être favorable à un privilège social pour en bénéficier.

Néanmoins, les personnes qui présentent la théorie du privilège social se voient souvent confrontées à des réactions qui peuvent paraître surprenantes. Les personnes socialement privilégiées, au lieu d’appréhender cela comme une réalité sociale, le perçoivent comme un fait individuel qui les culpabilise.

Cette réaction a été analysée par Robin DiAngelo, enseignante en éducation multiculturelle à Westfield State University, sous le terme de «fragilité». Les stratégies de préservation du confort mental. Robin DiAngelo s’est plus particulièrement intéressée à la «fragilité blanche», mais son analyse reste valable quel que soit le type de privilège social que l’on traite: sexiste, classiste, raciste, validiste...

Elle distingue plusieurs situations et les raisons de la réaction négative qu’elles suscitent. Ainsi, lorsqu’une personne socialement opprimée énonce l’existence objective de cette inégalité sociale, elle questionne le besoin/droit au confort mental des personnes socialement privilégiées.

Remise en cause de l’idéologie de la méritocratie

Lorsqu’elle affirme que le point de vue des personnes socialement privilégiées pourrait être influencé par leur position dans la société, DiAngelo met en cause leur prétention à l’objectivité et à se constituer comme le point de vue universellement légitime. En renvoyant ainsi le sujet à son groupe social d’origine, elle remet en question sa propension à se considérer comme un individu. En outre, le fait de suggérer un lien entre inégalités sociales et origine sociale constitue une remise en cause de l’idéologie de la méritocratie.

La posture de l’allié-e. A cette réaction de fragilité, qui vise à préserver le confort mental des privilégiés, les militant-e-s anti-oppression opposent la posture de l’allié-e. Un-e allié-e est d’abord une personne à l’écoute de la parole des premier-e-s concerné-e-s et qui respecte celle-ci. Cette perspective dérive des épistémologies des «savoirs situés», qui privilégient l’analyse de l’expérience de leur propre oppression par les opprimés eux-mêmes.

Ne pas dénoncer la véhémence et s’auto-éduquer

La posture d’allié-e implique l’humilité d’agir en soutien d’une cause, sans se mettre en avant à la place des personnes directement concerné-e-s. Ainsi, la personne alliée n’essaiera pas de leur faire la leçon en leur expliquant comment ils/elles doivent défendre leur cause, pas plus qu’elle ne dénoncera leur véhémence ou leur énervement dans la défense de cette cause. Ce que les féministes appellent le tone policing en anglais, qui en français se traduit par le fait de qualifier les féministes d’«hystériques».

De même, un-e allié-e ne dénoncera pas les stratégies de passing qui consistent, pour une personne issue d’un groupe discriminé, à adopter l’apparence d’un groupe socialement privilégié. Car ces stratégies sont mises en œuvre pour tenter d’échapper aux violences sociales.

L’allié-e est également une personne qui s’efforce de s’auto-éduquer. Avec internet, il est possible d’avoir accès à des blogs ou des chaînes Youtube, où des personnes décrivent les oppressions qu’elles subissent et les analyses qui en découlent: personnes queer, militantes afroféministes… Un-e allié-e n’épuise pas les premier-ère-s concerné-e-s avec des questions dont la réponse peut être obtenue par d’autres moyens. Et lorsqu’il ou elle interroge les personnes concernées, il ou elle écoute la réponse de bonne foi et non en cherchant la contradiction à tout prix.

Dépasser ses réactions de fragilité

Une personne allié-e est également quelqu’un qui fera l’effort d’intervenir pour convaincre les membres des groupes privilégiés auxquels elle appartient afin d’agir en solidarité. C’est également une personne qui ne craint pas de s’exposer publiquement pour dénoncer une oppression.

Il appartient à chacun, en fonction de sa situation de privilège social, d’essayer de dépasser ses réactions de fragilité et d’œuvrer dans la mesure du possible à être un-e allié-e afin de renforcer la lutte pour une justice sociale globale.

 

 

*Enseignante en philosophie et chercheuse en sociologie, présidente de l'Institut de recherches et d'études sur le syndicalisme et les mouvements sociaux, IRESMO, Paris.

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