Mercredi, 20 septembre 2017
ChroniquesMiso et MasoPolyphonie autour de l'égalité

Petites chroniques du sexisme ordinaire

Mardi 01 août 2017
Cocktail en terrasse. Photo prétexte
DR
Ah l’été! Les terrasses qui permettent d’observer le monde en sirotant une boisson fraîche. Pour ces chroniques estivales, nous avons payé de notre personne, pris nos quartiers sur quelques spots de l’arc lémanique et laissé l’observation suivre son cours. Pas besoin d’attendre longtemps, le sexisme ordinaire se déroule sous nos yeux à chaque instant…
 
Le matin, à l’heure du café et du journal. Un groupe d’habitués boit son café et est exceptionnellement accompagné d’un enfant dont j’entends qu’il a deux ans. En visite chez sa tante et son oncle, le petit garçon métisse est calme et salue à la demande les personnes qui passent. Tout le monde est sous le charme. Un homme présent à la table insiste pour qu’il salue les fillettes. A un moment donné, de l’autre côté de la route, un couple mixte passe avec ses enfants, un garçon et une fille, l’homme s’écrie alors: «Regarde la belle petite fille! Mais ne la montre pas du doigt».
 
Je replonge dans mon café effarée de ce à quoi je viens d’assister. Cet enfant, encore un bébé, venait d’apprendre que les filles dans la rue, ça se mate, et qu’il faut donc les regarder plus ou moins discrètement. S’ajoute à cela qu’on lui a montré spécifiquement une autre enfant métisse. Attention, bien que fruit d’un couple mixte, il faut tout de même apprendre à jouer dans sa catégorie! Ainsi socialisé dès son plus jeune âge à désirer ce qui lui ressemble en termes de «race», mais à n’être attiré que par l’autre sexe. Sexisme, hétéro-normativité et racisme, un cocktail bien puissant pour un début de journée…
 
Pause de midi, une terrasse au bord du lac. Un groupe d’habitués boit un verre. Apéro pour les uns, café ou boisson désaltérante pour les autres. Le nombre de personnes attablées s’élargit progressivement. Les bières côtoient les cafés et les limonades. Self-service oblige, les commandes ne se ressemblent pas. A un moment donné, la dernière convive arrive avec un verre au liquide orangé. Détrompez-vous, ce n’est pas un spritz. La boisson est légèrement opaque. Les têtes se tournent toutes vers elle. Qu’a-t-elle bien pu commander? C’est ce que plusieurs personnes demandent.
 
La réponse tombe comme un couperet: «Une boisson de nana» rétorque un homme d’un ton assuré et légèrement méprisant. Je reste sans voix devant ma bière, j’avais oublié, et heureusement que ce monsieur l’a souligné à haute voix: il y a des boissons de «nanas» et des boissons de «mecs». On le sait, les «nanas» n’ont aucun goût, boivent des boissons sucrées à la limite de l’écœurant, qu’elles choisissent pour leur esthétique, alors que les «mecs, les vrais», boivent des trucs amers, forts, au travers desquels ils jouent leur virilité. Cette distinction nous est rappelée tous les jours, et se reconstruit lorsque le marché y voit une occasion: rappelons cette célèbre limonade qui a sorti une version «0» pour offrir, packaging à l’appui, un équivalent masculin à la version «light» ciblée sur les femmes…. Mais qui dit différence, dit aussi hiérarchie: et le féminin reste encore toujours connoté négativement.
 
Fin d’après-midi, une bière artisanale pour l’afterwork. Deux jeunes alternatives, cheveux colorés, tattoos et piercing. Elles causent politique et militantisme, elles sont détendues et ne s’occupent pas des personnes autour d’elles. Soudain, l’une des deux se fige, visiblement choquée et dit au serveur: «Si j’avais été un mec, tu te serais aussi intéressé à lire ce qui est écrit sur mon T-shirt?» Je n’ai rien vu, mais elle raconte à sa copine ce qui vient d’arriver. Assise, elle a soudain senti quelqu’un qui tirait légèrement sur son pull. Elle n’a d’abord pas réagi, jusqu’à ce que les mains descendent vers le bas de son dos et se fassent plus insistantes. Lorsqu’elle se retourne choquée, le serveur lui dit qu’il voulait lire ce qui était écrit sur son T-shirt, sans gêne, sans éventuellement lui demander quel est ce slogan ou pourquoi elle l’arbore, non, il s’est servi tout seul. Dans l’espace public, les femmes sont visiblement à tout le monde, elles deviennent elles aussi publiques, on peut donc les toucher, les manipuler sans autre forme de procès!
 
Rassurez-vous, nous n’avons pas eu besoin d’inventer ces situations. Elles se passent sous vos yeux à tout moment, souvent tellement banalisées qu’on ne se rend plus compte à quel point il s’agit de piqûres de rappel sur l’ordre social entre les sexes.
 
 
 

* Investigatrices en études genre.

 
Le Courrier
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