Mardi, 24 octobre 2017
ChroniquesÀ votre santé!Bernard Borel

La Suisse kafkaïenne

Jeudi 27 juillet 2017

Pour un demandeur d’asile ou un sans-papiers en quête de régularisation, mieux vaut être malade…et encore! Vous pensez certainement que j’exagère et pourtant trois histoires différentes de familles habitant dans mon Chablais vaudois sont révélatrices de l’absurdité de notre politique migratoire et de son application dans le pays de Vaud, canton dont on nous dit qu’il a un gouvernement à majorité de gauche (mais qui laisse courageusement son ministre le plus à droite gérer ce genre de «dossiers»)

Fin octobre 2016, j’ai rencontré un jeune kosovar qui habite dans ma région. Il est venu une première fois en Suisse en 1999, âgé d’à peine vingt ans; à la fin de la guerre du Kosovo (officiellement terminée le 10 juin 1999), il a dû retourner dans son pays, n’ayant pas obtenu le statut de réfugié en Suisse. Là-bas, il n’a pas trouvé de travail (le chômage dépasse les 50%) et s’est senti menacé par des factions rivales de l’ancienne UCK, ayant vu deux de ses parents proches être abattus froidement en pleine journée et en toute impunité. Il a fui le pays, d’abord en Italie, puis est revenu en 2006 dans le Chablais, car c’est là que réside la plupart des membres de sa famille élargie. Il y travaille, au gris, paie son AVS et ses impôts, a un appartement et même une voiture à son nom. Sa femme le rejoint en 2007 et ils ont deux enfants dont l’un né récemment. C’est dire qu’il remplit toutes les conditions pour que, s’il habitait le canton de Genève, il puisse bénéficier de l’initiative de régularisation dite «Papyrus». Mais il habite le canton de Vaud, et il est «définitivement» débouté. Le Service de la population (SPOP) l’a convoqué pour organiser son renvoi. Devant les certificats médicaux évoquant des ennuis de santé des deux adultes (le père a été victime d’un accident de voiture et la mère de troubles psychiques liés à la précarité de leur situation), il temporise alors, mais ne donne aucune aide financière. Quelques mois plus tard, en mai, ce jeune homme retrouve du travail dans une boite temporaire, ce qui soulage sa situation économique; la seule réponse du SPOP est alors de dire que puisqu’il va mieux, il est donc «renvoyable». Entre-temps, il aura vécu presque autant d’années en Suisse que dans son pays où il n’a plus de famille… sans coûter le moindre sou à notre Etat.

Printemps 2017, je rencontre une famille afghane (les parents et quatre enfants entre dix-sept et trois ans) arrivée en Suisse en novembre 2016 et séjournant à Leysin dans un centre EVAM. Elle venait de Norvège, où elle avait été «déboutée», l’Afghanistan étant considéré comme un pays sûr par l’Europe, et cherchait un nouvel asile en Suisse. Au nom des accords de Dublin, la Suisse n’a pas réexaminé la situation de cette famille et a choisi de la renvoyer en Norvège. Comme elle s’y opposait, plus de dix gendarmes ont débarqué une première fois tôt le matin au centre EVAM mais, devant la résistance de la famille, y ont renoncé… pour revenir quelques semaines plus tard avec un effectif policier encore renforcé. Cette fois-ci, les policiers ont emmené les membres de la famille présent pour les mettre directement dans un avion pour la Norvège… laissant ici la mère (séparée de sa fille de 3 ans) et le grand frère, déjà fragilisé, qui sera hospitalisé en milieu psychiatrique. Dix jours plus tard, le père et ses trois filles sont de retour à Lausanne, entre-temps on a en effet trouvé une maladie cardiaque sérieuse à l’aîné des enfants… La Suisse devra probablement réanalyser la situation de la famille, au vu des «éléments nouveaux», et parce que le « délai Dublin est dépassé». Quel acharnement sur cette famille, quelle brutalité dans la mise en œuvre du renvoi, et quelle fermeté dans la décision de ce père, qui cherche à préserver l’unité familiale, même au risque d’être encore débouté! Quels dégâts humains et combien de souffrances ajoutées plutôt que de les laisser vivre chez nous et d’offrir un cadre scolaire à ces enfants!

La troisième famille dont je vais vous parler, d’origine yezidie et de nationalité géorgienne, vit à Leysin depuis plusieurs années. Elle a une bonne intégration au village. C’est en 2005 que sont arrivés ce grand-père et son fils accompagné de sa femme et de leur fille. Puis deux enfants sont encore nés en Suisse et tous ont obtenu un permis F. La famille a été rejointe par la grand-mère, un autre fils et sa femme qui ont eu trois enfants dont l’aîné qui souffre d’autisme. La grand-mère (qui était divorcée) a été renvoyée de force avec une fois encore un dispositif policier important, mais est revenue quelques temps plus tard. Le grand-père s’est vu retirer son permis F. Fin juin 2017, après une nouvelle descente de police pour amener de force les deux grands-parents en Géorgie, le grand-père, connu pour des problèmes physiques chroniques, avec antécédents d’infarctus, fait «heureusement» un malaise et doit être amené par ambulance à l’hôpital… Ils sont donc encore en Suisse, comme me l’écrit un de leurs fils: «Mon frère et moi vivons une vie normale, nous voulons travailler et gagner notre vie comme les autres; étant Yezidis, nous n’avons pas de terre natale, nous voulons juste vivre en paix. En quittant la Géorgie, nous avons tout vendu, nous n’avons personne là-bas et nous ne pouvons pas laisser nos parents sur le bord du trottoir et les laisser mourir.» Que dire de plus?

 

* Pédiatre FMH et membre du comité E-Changer, ONG romande de coopération

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