Mercredi, 13 décembre 2017
ChroniquesLaurence MazurePAR-DELÀ LES FRONTIÈRES

Drogue et paix en Colombie

Jeudi 20 juillet 2017

Une petite phrase du dernier rapport sur la Colombie du bureau des Nations Unies sur les drogues et la criminalité retient mon attention: «Dans le pays, les conditions sont favorables pour atteindre une solution durable puisque la stratégie du pays est en train de s’éloigner d’un mode d’intervention centré sur les cultures (illicites) à un autre mode basé sur la transformation des territoires.»

Cette optimisme tranche avec les constats du rapport lui-même: 52% d’augmentation des cultures de coca, cela veut dire être passé de 96 000 hectares en 2015 pour atteindre 146 000 hectares en 2016, avec une production de cocaïne en hausse de 34%, soit 646 tonnes en 2015 et un saut jusqu’à 866 tonnes l’année suivante.

Pourtant, l’ONU relativise ce qui est en général perçu comme une mauvaise nouvelle: «Néanmoins, 2016 est une des années (...) où une proportion moindre du territoire a été touchée; cela veut dire que la tendance selon laquelle il y a plus de coca sur moins de territoire se confirme.»

Plus clairement, comme le montre le rapport, cartes à l’appui, les cultures de coca se concentrent avant tout dans quelques régions et plus particulièrement dans trois zones: les départements du Norte de Santander, à la frontière avec le Venezuela, du Putumayo et du Nariño, tous deux frontaliers avec l’Equateur – dans le dernier cas, la ville portuaire du Pacifique, Tumaco, étant gravement touchée par ce phénomène.

L’actuel vice-président Oscar Naranjo, ancien général et directeur de la police colombienne qui collabora aux opérations de la DEA nord-américaine à partir de 2010, a lui aussi commenté les chiffres avec des arguments souvent repris du même rapport.

Naranjo souligne ainsi que l’augmentation des cultures de coca correspond, à court terme, aux effets induits par l’accord sur les drogues illicites conclu à La Havane en mai 2014 entre le gouvernement colombien et la guérilla des FARC et son application ultérieure. Ce «boom» temporaire des cultures de coca serait consécutif à la volonté de donner la priorité aux questions de santé, à l’introduction de cultures de remplacement de la coca avec un soutien financier de l’Etat, et surtout à la fin des pulvérisations aériennes de glyphosate – autant de mesures tournant le dos à la dimension répressive qui a dominé jusqu’à présent la lutte anti-drogue.

Mais il revient aussi sur un des aspects les moins commentés du même rapport de l’ONU: le fait que les cultures de coca coïncident de plus en plus souvent avec l’exploitation minière illégale de l’or, en général alluvial.

Sur ce dernier point, Naranjo avance une explication qui n’est pas inintéressante: l’année 2016 a vu la réévaluation du dollar face au peso et la chute des cours de l’or sur les marchés internationaux. Ainsi, les fluctuations des taux de change du dollar et du prix de l’or expliquent un mouvement de balancier qui dans un premier temps a mené les cultivateurs de coca à l’exploitation illégale de l’or puis les a ramenés à leur première activité. Une alternance qui, selon les besoins, donne la priorité à une des activités sans jamais abandonner totalement l’autre non plus.

Mais quid de l’avenir de ces paysans pauvres qui ne survivent que grâce à ces activités tout en étant la proie de groupes mafieux, paramilitaires, de la guérilla de l’ELN, voire, dans certains cas, de dissidences des FARC?

Ce 18 juillet, le gouvernement colombien a annoncé l’application d’un programme de développement avec priorité territoriale. Les 170 collectivités les plus touchées économiquement par le conflit seront ciblées par des actions devant enfin amener la présence de l’Etat sous la forme d’accès à l’éducation, à la santé, et aux infrastructures de base. Bref, tout ce qui n’a jamais été fait avant, en raison de la vision strictement militaire de la lutte anti-drogue. D’où l’optimisme de l’ONU.

Pourtant, d’autres rapports, comme celui de la FIP, Fondation Idées pour la Paix, font état d’une reconfiguration du conflit, plus resserré justement sur le contrôle des économies illicites, et qui menace l’application des politiques de l’accord de la paix.

C’est aussi dans ces mêmes régions que l’on continue le plus à tuer – comme en témoigne le dernier rapport annuel de Médecine légale. On n’est donc pas sorti d’affaire, loin de là.
 

 

*Journaliste internationale

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