Dimanche, 24 septembre 2017
ContrechampAgnès Giard«Gynéco-logique»

Comment Gutenberg a changé le monde

Lundi 10 juillet 2017
Une scène de dissection publique dans un «théâtre anatomique», gravure sur bois de la page de titre (première édition de 1543) de De humani corporis fabrica libri septem («A propos de la fabrique du corps humain en sept livres»).
LDD

A la Renaissance, lorsque la presse de Gutenberg se diffuse en Europe, les premières cartes du monde imprimées apparaissent en même temps que les premiers schémas gynécologiques. Vous trouvez cela logique? Eclairage.

Certains événements sont nommés des «révolutions». L’invention de Gutenberg, par exemple. On le considère comme «l’inventeur» de l’imprimerie, vers 1440, alors que le plus vieux livre imprimé au monde (le Sutra du Diamant) date de 868… Pourquoi dire que Gutenberg est le père d’une technique dont l’existence est attestée en Chine depuis le IXe siècle? Les Chinois impriment couramment des livres à l’aide de plaques de bois lorsque Gutenberg fait ses premiers essais en xylographie à Mayence. Gutenberg n’est pas non plus le premier à utiliser des caractères mobiles: en Chine, des caractères de porcelaine1 sont fabriqués dès le XIe siècle, suivis en Corée par des caractères en métal. Quant à la presse… Gutenberg l’emprunte aux vignerons qui s’en servent pour extraire le jus de raisin et aux orfèvres qui l’utilisent pour graver des médailles ou des pièces de monnaie.

En dépit de tout ce qu’il doit aux Chinois, aux vignerons et aux orfèvres, Gutenberg reste dans l’histoire celui par qui le monde est entré dans la modernité… Une «imposture européocentriste», affirme René Etiemble.2 Mais peu importe. Il s’avère que, pour Gutenberg lui-même, l’entreprise est un échec total: sa célèbre Bible dite B42 (Bible à 42 lignes par page) n’intéresse finalement pas autant de clients que prévu. Ses ouvrages – imprimés sur le modèle des manuscrits enluminés, à l’aide d’épais caractères gothiques qui reproduisent ceux des moines copistes – sont lourds et encombrants. Gutenberg ne peut rembourser les intérêts ni le capital (2500 florins) investi par son associé Fust, qui lui intente un procès. Gutenberg meurt, quasi-inconnu. Dans un ouvrage passionnant intitulé Sociologie du numérique3, Dominique Boullier résume: il serait «naïf», dit-il, de penser qu’une révolution repose uniquement sur une invention (empruntée ou pas), car la technique n’est rien si elle est mise au service d’un monde immobile.

Une révolution par la typo plutôt que par les textes

Il faut toujours du temps pour qu’une invention donne pleinement ses fruits. «Les premiers temps d’une innovation reprennent tous les schémas techniques des pratiques précédentes en les transposant seulement sans réellement les traduire», explique Dominique Boullier. C’est ce qu’on appelle «l’effet diligence», par allusion aux premiers wagons qui avaient la forme d’une diligence et ne transportaient qu’un nombre limité de voyageurs. De même, les premiers livres imprimés ne font qu’imiter les ouvrages manuscrits dont les clercs ont le monopole. Le livre imprimé ne devient réellement «révolutionnaire» – c’est-à-dire populaire – qu’avec l’invention des caractères dits romains4 et des lettres latines (l’italique, notamment) qui permettent d’imprimer un maximum de mots sur une page: gain de place. Les livres deviennent plus légers, moins chers. «La période des incunables prend fin seulement à ce moment, et le livre commence alors à se diffuser massivement car ses coûts sont aussi réduits.» Ce qui nous amène à deux grands changements: dans le domaine de l’image deux frontières sautent.

«Dès 1543, Vésale publie un traité d’anatomie De Humani Corporis Fabrica dans lequel les images des écorchés tiennent une place prépondérante. Or, ce geste provoque un basculement.» Ce qui relevait de l’interdit (l’autopsie d’un corps) devient un objet de savoir. «L’humain ne possède plus un intérieur fait d’âme invisible, explique le sociologue, mais peut être observé au même titre que les autres animaux. […] Quelques années plus tard, en 1569, Mercator publie son premier atlas utilisant sa fameuse projection qui va faire loi pour la représentation cartographique pendant des siècles. Et, plus subversif, son atlas est imprimé et donc reproductible à faible coût, à la différence des portulans, dont les Portugais préservaient le monopole pour limiter la concurrence dans l’exploration des nouveaux continents.» Les schémas médicaux ouvrent l’accès aux corps, les cartes terrestres ouvrent l’accès au monde: les frontières tombent dans deux sphères, celles de l’intérieur et de l’extérieur.

Colonialisme et pornographie: même paradigme?

«La modernité est bien là», dit le sociologue, car la circulation de ces images fait sauter les limites qui préservaient jusqu’ici l’Occident du colonialisme et de la pornographie. Il n’est à cet égard pas étonnant d’apprendre que, pour apprivoiser le public, les images anatomiques prennent pour modèles Adam et Eve sur le point de manger la pomme. Cette scène est loin d’être innocente: elle préfigure le moment où les deux innocents vont voir dans la nudité une chose obscène et dans la terre un territoire à conquérir. C’est la chute. Ainsi que l’explique magistralement Dominique Brancher dans Equivoques de la pudeur5, la pornographie apparaît au moment même où les planches de dissection se diffusent. Jusqu’ici, «la foeditas, ce dégoût devant le cadavre», avait entravé souterrainement toute l’histoire de l’anatomie en Occident. «A la Renaissance, les stratégies esthétiques des images anatomiques tentent de neutraliser ce paradigme culturel en associant la dissection à la sensualité et au plaisir.»

Comment faire pour «ouvrir le corps» tout en chassant l’image répugnante du cadavre? Dominique Brancher raconte: à l’idée négative de la dissection, l’image anatomique substitue celle, érotique, d’un dévoilement. Il s’agit de jouer sur l’attrait du mystère et de l’interdit. La gynécologie devient donc, en toute bonne logique, le premier bastion à faire sauter: ce savoir, jusqu’ici réservé aux sages-femmes, fait l’objet d’une florissante production sur le marché éditorial français du XVIe siècle. «En 1482 paraît à Lyon la première gravure sur bois représentant une dissection académique». Comme par hasard, «c’est le corps d’une femme éventrée que cernent cinq médecins aux poses hiératiques. Au cours des mêmes années lyonnaises sont publiées les premières gravures de dissections ‘profanes’, qui accompagnent les éditions du Roman de la Rose: Néron, devant sa mère assassinée, ordonne l’ouverture de l’utérus pour percer le mystère de son origine. […] Près de soixante ans plus tard, dans un style flamboyant et plus sensuel, Vésale fera le même choix audacieux: sur le frontispice ouvrant le De humani corporis fabrica (Bâle, Oporinus, 1543), une foule agitée entoure un cadavre féminin découpé.» (cf. illustration).

Les premières images anatomiques sont donc principalement des images indécentes de corps féminins qu’une foule de mâles sondent, pénètrent, théorisent, commentent et s’approprient avec une sorte de délectation que le lecteur est invité à partager. «Le genre des ‘secrets des femmes’ constitue une invention proprement européenne, souligne Dominique Brancher. Cette invention prétend distiller, sur le ton de la confidence, un savoir ésotérique et fonde son efficacité culturelle sur le jeu dialectique de l’exhibition et de la dissimulation, ce qu’on pourrait appeler le ‘spectacle du secret’. Paradoxalement, pour exister, le secret doit se signaler à ceux qu’il vise et montrer qu’il cache». Montrer qu’il cache: c’est le ressort même de la pornographie qui met l’orgasme féminin en scène, spectaculairement, comme une sorte d’événement dont on ne peut jamais être tout à fait sûr de l’avoir vu. L’orgasme féminin relève de l’invisible. On peut le simuler. Dès lors, en faire des films, c’est comme se condamner à tuer sa mère dans l’espoir de comprendre pourquoi elle vous a mis au monde.

Dénonçant «la stratégie éditoriale du secret» qui permet aux humanistes de disséquer les corps et d’explorer les terres inconnues, Dominique Brancher corrèle l’apparition des images anatomiques avec celle des images dites «impudiques». Elles sont profondément «duplices»: leur propriété la plus remarquable (et paradoxale) «est en effet de rendre public ce qu’elles présentent comme privé», et de ne pouvoir exister qu’en entretenant l’idée d’une transgression. De même les cartes donnent accès à une zone interdite en révélant ses secrets, faisant du monde un espace à prendre, littéralement. Les autorités de la Renaissance ne s’y trompent pas: dès 1614, le Cardinal de Londres et le Collège des Médecins condamnent l’aspect érotique des images de dissection. C’est le premier procès intenté à des planches anatomiques. «Les ‘indecent illustrations’ de la Mikrokosmographia de Helkiah Crooke, empruntées à Vésale, Valverde, Bauhin, circulent pourtant impunément depuis plus de cinquante ans.» Il est déjà trop tard. La révolution dite «Gutenberg» a commencé. Intéressant de savoir que, depuis les années 1990, une autre révolution, celle du numérique, change maintenant la donne. Le livre favorisait la prise de possession du monde. Ce que le numérique apporte, c’est l’idée de l’immersion: nous sommes désormais «à l’intérieur». C’est en tout cas ce qu’affirme Dominique Boullier qui se demande quels rapports au monde et à l’autre les univers immersifs vont faire advenir…

  • 1. http://bit.ly/2m74xob
  • 2. http://bit.ly/2s9ErjS
  • 3. A lire: D. Boullier, Sociologie du numérique, Paris, A. Colin, coll. U sociologie, 2016, 352 p.
  • 4. A lire : D. Brancher, Equivoques de la pudeur. Fabrique d’une passion à la Renaissance, Genève, Droz, 2015, 904 p.
 

* Ecrivaine, journaliste et docteur en anthropologie, Agnès Giard est chercheuse rattachée à l’Université de Paris Ouest, laboratoire Sophiapol, groupe de recherches «socio-anthropologie de la sexualité». Texte paru dans les blogs de Libération, http://sexes.blogs.liberation.fr/

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