Jeudi, 19 octobre 2017
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Faire face au risque suicidaire

Lundi 19 juin 2017

Selon Monique Séguin, professeure de psychologie à l’Université du Québec à Montréal, il est possible de prévenir le suicide. Celui-ci ne comporte pas que des facteurs de risque environnementaux, mais aussi génétiques. Malgré cela, c’est bien souvent le manque de stratégies constructives pour faire face aux tensions qui est en cause, surtout chez les jeunes.

Les chiffres sont impressionnants. Selon l’OMS (Organisation mondiale de la santé), on recense 860 000 décès volontaires chaque année. Soit un décès par suicide toutes les quarante secondes. En Suisse, le suicide tue quatre personnes par jour – ce qui est légèrement supérieur à la moyenne européenne, mais largement inférieur à celle de la plupart des pays de l’Est. Les jeunes sont particulièrement vulnérables, puisque le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les 15-29 ans. «Le suicide fait plus de victimes que tous les conflits armés dans le monde», affirme Monique Séguin. Le 3 novembre 2016, la spécialiste était l’invitée de la Fondation Domus1 à Ardon, en Valais, pour donner une conférence sur le thème «Faire face au risque suicidaire».

Le passage à l’acte n’est jamais dû au «hasard». Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il ne tient pas du choix: «Le suicide résulte d’une absence de choix», précise d’emblée Monique Séguin. Derrière le suicide se cache toujours une histoire de vie, comme la maltraitance durant l’enfance, des dysfonctionnements au sein de la famille, des difficultés au cours de l’adolescence.

Ces facteurs de risque vont fatalement briser un équilibre déjà bien fragile: «Plusieurs études ont démontré que la trajectoire de vie jouait un rôle primordial. Les antécédents familiaux, avec des parents qui ont eux-mêmes un potentiel suicidaire, constituent un terrain sur lequel une nouvelle vulnérabilité peut facilement se développer», explique la psychologue, qui s’appuie sur trente années de recherche. «Durant l’adolescence, certains jeunes vulnérables ne savent pas comment gérer leurs difficultés, ce qui va les amener à développer des stratégies qui rendront leur parcours de vie encore plus chaotique.»

A cela s’ajoutent les conduites suicidaires antérieures et les difficultés à maîtriser des stratégies constructives pour faire face aux tensions et au stress. Et puis, il y a les facteurs associés (troubles comorbides), comme la propension aux stratégies d’évitement (par exemple, se réfugier dans l’alcool ou la drogue).

Pour Monique Séguin, «nous sommes tous inégaux face aux troubles mentaux». On peut en attribuer la faute à notre bagage génétique et à notre environnement. Souvent, l’aggravation d’une vulnérabilité en raison d’un trouble de santé mentale peut entraîner un passage à l’acte: les études au cours des trente dernières années démontrent que «90% des personnes décédées par suicide souffraient d’une maladie mentale; 60% étaient en dépression, 40% à 60% consommaient des substances et 50% avaient déjà attenté à leur vie», détaille l’experte. Sans oublier cette «goutte qui fait déborder le vase», comme une rupture amoureuse, un licenciement douloureux, un deuil ou encore une maladie grave.

Pour éviter une accumulation de ces facteurs de risque, Monique Séguin préconise le développement de facteurs de protection qui peuvent rendre la souffrance plus supportable: «Le fait d’avoir une famille soutenante et bienveillante, un cercle d’amis, voire une croyance religieuse, aide. Il faut également apprendre à détecter les symptômes de la dépression et encourager les membres de la famille à demander de l’aide.» Selon la psychologue, il est impératif de briser le cercle vicieux de l’isolement en mettant «des mots sur les maux». Les personnes suicidaires peinent à demander de l’aide et souffrent en silence.

Il faut aussi développer les stratégies positives chez l’adulte, comme l’estime de soi, la mise en valeur des compétences et des capacités à résoudre les problèmes, sans oublier d’encadrer durant six mois à une année celui qui a commis une tentative de suicide, «la seconde tentative étant souvent plus dangereuse».

La prévention du suicide passe aussi par la déstigmatisation de la consultation en santé mentale. La gent masculine – huit victimes sur dix sont des hommes – craint encore de voir son ego écorné en faisant appel à un psychiatre.

Monique Séguin souligne également l’importance de repérer les vulnérabilités, surtout chez l’enfant: «Chez 45% des personnes décédées par suicide, une fragilité s’est développée durant la petite enfance. En intervenant très tôt auprès des jeunes vulnérables, il est plus facile de changer leur trajectoire qu’à l’âge adulte.» Et de citer le programme européen «Alliance contre la dépression». Mis en place en 2008, il vise à sensibiliser la population à la dépression et à prévenir le comportement suicidaire. A la suite de cette campagne, la ville allemande de Nuremberg a vu son taux de suicide chuter de 25% en l’espace de deux ans.

Un Observatoire romand des tentatives de suicide (ORTS) a été créé en décembre 2016: regroupant pour l’instant le CHUV ainsi que le Centre neuchâtelois de psychiatrie (CNP), il suit l’évolution des tentatives de suicide et tente de comprendre les processus qui y conduisent. Ses observations permettront de mieux cibler les actions de prévention.

 

* Paru dans Diagonales n° 117, mai-juin 2017, bimestriel du Groupe d’accueil et d’action psychiatrique, www.graap.ch

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