Mardi, 30 mai 2017

La thune, les femmes: le mal nécessaire de la gauche?

Mercredi 17 mai 2017

Le projet de réforme des retraites PV2020 a trouvé grâce auprès de nos élu-e-s de gauche et des instances dirigeantes des syndicats, malgré la «couleuvre à avaler»1, la «pilule amère»2, et autres métaphores jugulaires utilisées pour évoquer l’augmentation de l’âge de la retraite des femmes. Une minorité s’est levée pour nous rappeler que non, en fait, les couleuvres ça ne se mange pas, et s’est constituée en comité référendaire3. Syndicalistes frondeurs-ses, gauche radicale et sections régionales des grands partis de gauche réaffirment ainsi un rôle de défense des femmes précaires face à la gauche institutionnelle, Femmes socialistes comprises.

Ce n’est pas la première fois que l’augmentation de l’âge de la retraite des femmes est au cœur de négociations politiques. La 10e réforme des retraites de 1997 en est un exemple intéressant. Les femmes avaient vu l’âge de leur départ à la retraite augmenter, mais la contrepartie était substantielle: les rentes AVS devenaient individualisées et plus solidaires au sein du couple. Cet arrangement prenait ainsi en compte les inégalités subies par les femmes dans le monde du travail et au foyer, ce qui correspondait à une approche plus globale des inégalités, longuement défendue par les féministes et les syndicats4.

Dans PV2020, les contreparties ne sont pas qualitativement substantielles. Ni quantitativement, d’ailleurs. Les 70 francs additionnels d’AVS seront quasiment intégralement financés par l’année supplémentaire de travail des femmes, complétés par la légère augmentation des cotisations AVS, qu’elles paient aussi5! De plus, les retraité-e-s- actuel-le-s n’en bénéficieraient pas, alors qu’ils – et plus particulièrement elles – sont surreprésenté-e-s dans les chiffres sur la pauvreté6. En somme, c’est bien sur le dos des femmes que se ferait cette modification législative. Et avec l’appui de femmes de gauche.

Cela n’avait pourtant pas si mal commencé. Au début des négociations, la gauche était au clair: retarder l’âge de la retraite des femmes était la ligne rouge à ne pas franchir. Les Femmes socialistes précisaient en 2014, qu’il convenait «d’abord de parvenir à l’égalité salariale et à concilier vie familiale et professionnelle avant de pouvoir envisager de relever l’âge de la retraite des femmes»7. Trop d’inégalités subsistent pour demander aux femmes (encore!) de poursuivre une année de plus leur activité professionnelle: travail domestique gratuit, non reconnu et insuffisamment pris en compte dans le système des rentes, surreprésentation dans le temps partiel, insuffisances des structures d’accueil pour enfants, confinement à des métiers dévalorisés, contrats à temps partiel et carrières discontinues, discriminations à l’embauche et inégalités salariales. La liste pourrait être encore longue.

Après la déception de voir le PS défendre le projet, on attendait des Femmes socialistes qu’elles s’en distancient. Elles se sont pourtant elles aussi ralliées à leur Conseiller fédéral8. Bien entendu, pas de justification de l’élévation de l’âge de la retraite, mais un discours de realpolitik, qui fait passer le comité référendaire pour inconséquent. Liliane Maury Pasquier brandit la menace: «Si cette réforme échoue, la droite a déjà des solutions: l’augmentation de l’âge de la retraite, d’une part, et une automatisation de la baisse du taux de conversion, de l’autre. Je ne pense pas que les gens qui s’opposent au principe de l’augmentation de l’âge de la retraite des femmes puissent sortir gagnants de la bataille»9. Pour Ruth Dreifuss, «la question est avant tout tactique» et cette année de travail supplémentaire n’est pas «une pilule qu’on ne puisse avaler».2

Qu’en pense la majorité des femmes qui exercent des métiers de haute pénibilité? Ou celles que l’on a exclues du marché du travail dès la cinquantaine? L’augmentation de l’âge de la retraite serait donc un mal nécessaire et le seul moyen d’éviter la retraite à 67 ans pour tou-te-s? Comme si la situation des femmes ne servait pas de monnaie d’échange politique depuis des lustres… Nous voulons bien user d’un jargon tactique, mais pour autant qu’il s’agisse d’être réellement combatifs-ves et d’incarner une posture féministe. «Les femmes forment déjà la majorité des personnes en situation de pauvreté en Suisse. Cela nous place, et en particulier les plus précaires d’entre nous, en situation de dépendance et augmente notre vulnérabilité par rapport aux violences. (…) Il reste tant à faire, bien plus d’une année de travail et de luttes, pour nous défaire des nombreuses oppressions que nous subissons»10. L’égalité ne se négocie pas, elle s’exige. Et ce ne sont pas les petits calculs présentés comme contraignants qui nous convaincront du contraire.

 

  • 1. «Les syndicats avalent la couleuvre de la retraite à 65 ans», Le Temps, 24.03.2017.
  • 2. a. b. «Un refus serait la porte ouverte à une retraite à 67 ans pour tous», Le Matin Dimanche, 26.03.2017.
  • 3. www.touchepasamaretraite.ch
  • 4. Histoire de la sécurité sociale suisse, Mouvements féministes, http://bit.ly/2rlCCjp
  • 5. Les autres compensations quant à elles, ne concernent que certaines niches de la population féminine.
  • 6. «La pauvreté touche 7% de la population en Suisse», Le Matin, 15.05.2017, http://bit.ly/2qMtXJR
  • 7. «AVS: les Femmes socialistes refusent en l’état la réforme Prévoyance vieillesse 2020 et demandent des améliorations drastiques du projet», communiqué des Femmes socialistes, 19.06.2015.
  • 8. «Les femmes socialistes appuient la réforme de la prévoyance vieillesse», RTS Info, 25.03.2017.
  • 9. «La révolte couve contre la hausse de l’âge de la retraite des femmes», Tribune de Genève, 13.03.2017.
  • 10. «Pour un féminisme des 99%, pour défendre nos retraites: luttons ensemble!» Appel romand pour le 8 mars 2017.
 

* Chercheuses en sciences juridiques et sociales.

Vous devez être loggé pour poster des commentaires