Jeudi, 17 août 2017

Pressions sur l’investigation en Suisse

Lundi 01 mai 2017
Photo prétexte.
Pixabay / Public domain

En Suisse romande, l’emprise des communicants sur le travail des journalistes d’investigation va croissant. Gilles Labarthe était l’un des intervenants du débat sur le thème de la propagande organisé par Le Courrier au Salon du livre et de la presse de Genève. Ses travaux se penchent sur les pressions subies par la profession. Témoignages.

A quoi ressemble la liberté de la presse en Suisse, pour les journalistes d’investigation? Le contexte a-t-il évolué ces dernières décennies? Que peut-on apprendre de formateur, en étudiant les différents types de pression auxquelles ils ont été confrontés, hier et aujourd’hui? Il est rare que des recherches universitaires explorent le sujet, de manière systématique et approfondie.

Il s’agit de s’intéresser aux témoignages et points de vue des journalistes eux-mêmes, sur l’évolution de leurs relations avec les autorités fédérales et cantonales ces cinquante dernières années, concernant des informations sensibles: secret commercial et secret bancaire, affaires de corruption, scandales sanitaires et environnementaux, affaires judiciaires et diplomatiques ou opérations impliquant des services secrets, entre autres.

L’enjeu: mieux déterminer à quel point les journalistes d’investigation ont été affectés dans leur travail par le poids d’administrations ou de communicants cherchant à influencer leur production – voire à empêcher certaines publications.

Cinq grandes périodes

Une première interprétation des témoignages recueillis a débouché sur l’esquisse d’une typologie de cinq grandes périodes relatives aux perceptions des conditions et contextes du journalisme d’investigation en Suisse romande, avec des dates charnières correspondant à des basculements politiques et/ou à l’entrée en vigueur de nouvelles lois autour de l’accès aux informations et à la liberté de la presse (1968-1980; 1981-1989; 1990-2000; 2001-2005; 2006-2016). Elles ont été mises en parallèle avec une typologie consacrée aux évolutions du journalisme d’investigation aux Etats-Unis et en France1.

En Suisse, le contexte des années 1968-1980, par exemple, a lui aussi été marqué par la guerre froide, avec une presse d’information très «gouvernementale». Des titres comme La Suisse ou Le Journal de Genève n’hésitaient pas à faire l’éloge de dirigeants de régimes autoritaires, tels Franco ou Pinochet. Les rédacteurs en chef étaient peu enclins à publier les enquêtes mettant en cause les pouvoirs en place et les versions officielles relayées par l’Agence télégraphique suisse. Impossible ici de ne pas mentionner le «scandale des fiches». Des recherches ont montré que tous les journalistes menant des enquêtes en Suisse étaient alors «fichés» et surveillés, au moins jusqu’au début des années 1980. Une des raisons invoquées était leur comportement «non suisse» (sic), ou le soupçon d’appartenance à des mouvements anarchistes et communistes.

Les journalistes rencontrés décrivent cette période comme l’une des plus contraignantes et conflictuelles pour l’exercice du métier. Leur mode de relation avec les autorités serait devenu plus «collaboratif» dans les années 1981-1989, ouvrant la possibilité de contacts directs avec des sources officielles, profitant d’une certaine prospérité des structures de presse et de l’apparition de nouveaux médias plus axés sur l’actualité internationale et l’Europe comme L’Hebdo.

La situation se complique dès les années 1990-2000, avec des relations caractérisées par des «négociations» nécessaires avec les autorités, dans l’accès aux sources. L’essor d’internet et la popularisation de ses usages dès 1993 représentent un moment clef de ces évolutions. Internet a certes apporté de nombreux avantages facilitant le travail des journalistes (circulation et diffusion de l’information au-delà des frontières, immédiateté, multiplication des sources et des documents disponibles en ligne, travail collaboratif en réseau, leaks...). Mais dans le même temps, les administrations ont développé leurs propres stratégies dans les usages du Web et des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC).

Une armée de communicants

Quels enseignements en tirer? La prudence s’impose: les facteurs économiques, sociaux, juridiques ou encore technologiques conditionnant les productions journalistiques sont multiples. Les journalistes avancent toutefois plusieurs catégories de risques récurrents. Premièrement, la canalisation de demandes d’informations, pour désigner le renvoi vers des chargés de communications/des versions officielles préparées à l’avance (pre-packaged news). Le portail EDA Infos, portail d’informations du Département des affaires étrangères, est plus d’une fois donné en exemple de source unique brandie systématiquement par les chargés de communications fédéraux, pour éviter de parler directement aux journalistes.

Deuxièmement, cette information officielle diffusée presque en continu selon un principe d’immédiateté bouscule les routines des journalistes, particulièrement ceux attachés à couvrir les actualités, travaillant dans des délais et avec des budgets resserrés. Se pose alors le problème de l’abondance des contenus à gérer, trier, vérifier, analyser, mettre en perspective.

Autre symptôme d’une certaine «rigidification de la communication» des autorités depuis une quinzaine d’années: le renforcement des procédures. Les journalistes d’investigation associent aussi les usages des NTIC à la mise en place de contraintes encadrant leurs demandes d’accès aux informations: déclinaison de l’identité et des coordonnées du journaliste, du média employeur; précision de l’intention et de l’angle du sujet; envoi des questions à l’avance par e-mail, etc. Ces procédures renvoient de manière plus globale aux phénomènes de contrôle dans les options d’accès aux sources et aux informations. Elles conditionnent, voire limitent, les contacts directs avec les responsables administratifs et politiques.

Des journalistes sur «liste noire»

Quatrièmement, les NTIC présentent un risque de traçage des activités des journalistes et de leurs productions antérieures. Dans le cas de publications posant problème aux autorités concernées, ce traçage peut valoir, selon les journalistes, de se retrouver «blacklisté», sur une «liste noire». Ce qui conduit à un refus systématique de leurs demandes d’interview, et limite leur accès aux conférences et voyages de presse. Plusieurs témoignages évoquent de telles «sanctions» sous prétexte qu’ils avaient publié des articles à caractère «non suisse». Une expression qui renvoie à de douloureux parallèles avec l’époque des fiches.

Cinquièmement, le traçage numérique. Ce dernier peut, d’une part, dissuader les sources de parler. D’autre part, porter atteinte à un droit fondamental au travail des journalistes d’investigation, qui n’ont pas à révéler «qui leur a parlé», ou fourni un document. Parmi les affaires de cybersurveillance et d’attaques contre la protection des sources, certaines sont devenues emblématiques, comme «l’affaire Giroud» (tentatives de hacking d’ordinateurs de journalistes de la RTS), ou «l’affaire Rocchi» (perquisition au domicile de l’ex-journaliste du Matin, en vue de la saisie de son matériel informatique). Autre cas d’école, entre 2012 et 2014: l’obligation faite à une journaliste de la Basler Zeitung de révéler sa source (un trafiquant de drogue recherché par les autorités).

Internet, le risque de la réécriture

Sixième point: internet présente également le risque de corrections presque «en temps réel», plus discrètes, de réécritures, d’évictions d’informations d’intérêt public, jusque-là publiées sur les versions en ligne des médias. Il serait intéressant d’avoir une vision plus claire de la nature et des volumes d’informations ainsi réécrites ou effacées des sites internet des médias romands ces dernières années, à la suite de pressions venant du secteur public ou privé. Et notamment, des annonceurs. Plusieurs témoignages, et au moins une recherche européenne à visée scientifique2, évoquent à ce propos l’influence déterminante des secteurs de la grande distribution, bancaires, horlogers, de l’industrie du luxe, pharmaceutique et agroalimentaire… sur la suppression d’articles les concernant.

De nombreux journalistes d’investigation rencontrés estiment que, du fait de leur maîtrise par des communicants, les NTIC comportent parfois plus de risques que d’avantages dans l’exercice de leur métier. Sur une quarantaine de journalistes approchés, une moitié d’entre eux ont cessé de publier des enquêtes dans les médias en Suisse romande, pour plusieurs raisons: départ à la retraite, changement d’orientation professionnelle, manque de débouchés dans les médias, manque de financement, manque de soutien de leur rédaction en chef, difficulté à passer les «barrages» des communicants, risques de manipulation par des acteurs externes faisant fuiter ou publiant sur internet de faux documents, des documents falsifiés, des faits ou des leaks impossibles à vérifier, pressions et menaces de plaintes, cybersurveillance, impossibilité à garantir la protection des sources...

La fin de leurs activités de production d’enquêtes journalistiques coïncide avec une remise en cause personnelle, affectant leur identité professionnelle. Comment renouer avec ce qui fondait le cœur du métier: mener des enquêtes de manière indépendante sur des sujets d’intérêt public, en suivant sa propre initiative et après un travail rigoureux de recherche d’informations et de vérifications; incarner un rôle de «quatrième pouvoir», pour dénoncer des affaires de corruption et de dysfonctionnement des institutions? Telle est la définition communément admise du journalisme d’investigation. I
 

  • 1. Hunter, Mark Lee, Le journalisme d’investigation, aux Etats-Unis et en France, Paris, PUF, 1997.
  • 2. Van Eijk, Dick (ed.), Investigative Journalism in Europe, Amsterdam, VVOJ, 2005.
 

* Journaliste indépendant et chercheur universitaire. Doctorant à l’Académie du journalisme et des médias de l’université de Neuchâtel depuis 2013, l’auteur du présent article s’est attelé à étudier la liberté de la presse en Suisse. Sa thèse de doctorat se base sur une approche socio-ethnographique, incluant l’observation participante et la conduite de dizaines d’entretiens avec des professionnels.

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