Lundi, 29 mai 2017
ChroniquesChroniques aventinesMathieu Menghini

Le dos tourné

Vendredi 21 avril 2017

Les chaînes françaises d’information en continu frisent l’hystérie: dans quelques dizaines d’heures, en effet, le premier tour du scrutin mettra le holà aux atermoiements sondagiers.

Avant même la sanction souveraine, tirons quelques enseignements de cette drôle de campagne.

Celle-ci aura commencé par une succession de primaires – celles de la droite et du centre, de la belle alliance (sic) populaire et celle des écologistes. Il y a fort à parier que, de tous les côtés de l’échiquier politique, on réfléchira à deux fois avant de reproduire l’exercice.

Solferino s’est fait déborder par des électeurs non encartés et a échoué à préserver l’unité de son camp – condition liminaire, pourtant, de l’exercice. Les écologistes n’ont plus de champion – à moins qu’il ne se soit seulement agi, pour eux, de choisir un négociateur pour soutirer aux socialistes un lot satisfaisant de circonscriptions. Quant à la droite, elle a su – en un temps éclair – transformer l’or (d’une élection «imperdable») en plomb.

On ne s’arrêtera pas sur l’affaire Fillon, les approximations du candidat (sur les dates, le statut de ses enfants, etc.) et ses reniements (mis en examen, le Sarthois assurait de ne plus requérir le suffrage de ses concitoyens). Par-delà les soupçons d’illégalité et la présomption d’innocence, l’immoralisme de l’arroseur arrosé n’aura pas diminué l’ardeur de ses partisans – parmi lesquels les conservateurs intégristes de Sens commun. Le feu-père-la-Vertu attendra donc sa rédemption (si ce n’est son blanchiment) du vote.

En cas d’élection, soit la rue – tisonnée par la purge annoncée – deviendra une actrice majeure du prochain quinquennat, soit le cynisme du «et alors?» (réponse lancée à ceux qui interrogeaient la provenance de ses costumes) accroîtra-t-il, au contraire, la «déculturation civique» (Lucien Sève).

Tandis que l’un des concurrents s’enlisait, un autre s’élevait suivant la trajectoire flottante d’une «bulle».

Sous couvert d’une dialectique béate et molle – celle d’un «en-même-temps» qui ne survivra pas aux premiers dilemmes estivaux –, l’«en-marchisme» nous paraît mêler, en fait, libéralisme économique et bonapartisme: chef d’un mouvement autoproclamé, Emmanuel Macron assure ses ouailles qu’il gouvernera par ordonnances – un choix certes constitutionnel, mais infidèle à l’esprit démocratique.

Pour évaluer l’équilibre des vues de notre sémillant énarque, il eut été opportun de faire dialoguer publiquement ses soutiens: pourquoi n’avoir pas interrogé «en même temps» Robert Hue, le rouge repenti, et le libéral époumoné Alain Madelin sur le sujet de la fiscalité, celui du fonctionnement de la commission européenne ou sur l’avenir des services publics? Sans doute l’électeur aurait-il été ainsi renseigné sur la souplesse invertébrée de l’ancien secrétaire général adjoint de l’Elysée. Il faut à la vérité rapporter que les motivations du «vote Macron» ne tiennent pas toujours à une pleine adhésion idéologique: ainsi Patrick Braouezec, l’ex-refondateur communiste, s’est dit mû par la volonté de faire barrage au Front national. N’est-ce pas là, cependant, embrasser – dès avant le premier tour – la cause (la compétition libérale) pour répudier la conséquence (le repli xénophobe)?

Autre nouveauté peu assurée d’être pérenne: le débat entre tous les candidats.

Observons d’abord l’absurdité consistant à prétendre éclairer l’électeur en une minute et demie sur des questions aussi complexes que la géopolitique ou les institutions: comme le soulignent Noam Chomsky ou Serge Halimi, difficile en nonante secondes de contredire (tout en paraissant crédible) la doxa entretenue à flux tendus par les médias.

Cela étant, les minutes grappillées par les postulants périphériques ont paru déjà bien longues aux «grands» candidats soudain débordés sur leur droite ou sur leur gauche.

Depuis des mois, les journalistes n’eurent de cesse de contester leur légitimité aux «petits»: peu importe que vous soyez le tenant d’une vision du monde différente, si – des mois avant la campagne officielle et donc avant même l’équité de traitement médiatique –, Odoxa, BVA ou Ipsos vous situe à moins de 10%, vous menacez l’audience ou la réclame et n’avez pas lieu d’être.

Mais venons-en au titre de notre chronique qui conjugue anatomie et torsion. Pourquoi évoquer l’échine dorsale des candidats? Pour supposer son absence chez Emmanuel Macron? Pour noter sa rectitude un peu rigide chez Nathalie Arthaud? Pour admirer la scoliose de Jean-Luc Mélenchon – lambertiste à ses débuts, mitterrando-jospinien par la suite, leader charismatique de la gauche «radicale» aujourd’hui? Non, c’est le dos plusieurs fois tourné de Philippe Poutou – lors du grand débat télévisé – qui a retenu notre attention. Les «gens de bien(s)» ont vu là un manque de savoir-vivre ou l’amateurisme d’un candidat faisant appel à ses supporters comme à de très voyants aide-mémoire. Nous y avons vu, quant à nous, la subsomption du je par le nous-l’ayant-délégué, le refus d’une représentation coupée du peuple, l’image – autrement dit – d’un appel à l’immixtion de la société civile.

La Ve République, son origine autoritaire, son évolution vers l’hyperprésidentialisation et la place désormais laissée aux lobbies bruxellois ont généré une massive «désémancipation» politique (Domenico Losurdo). Il est loin le temps de l’implication populaire née de la Résistance. Tournant le dos au théâtre médiatique, aux cénacles qui le parlent, refusant de plier le dos sous le poids des expertises résignées, refusant de s’adosser au mur d’argent, le peuple est souverain quand il se souvient qu’il est le véritable pouvoir constituant.

 

*Historien et praticien de l’action culturelle (mathieu.menghini@hesge.ch)

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