Lundi, 29 mai 2017

Le Marché peut tout digérer

Mardi 18 avril 2017

Selon le dernier sondage (réalisé vendredi) dont on a eu connaissance avant d’écrire ces lignes, si le premier tour de l’élection présidentielle française avait eu lieu le Vendredi saint, les personnes interrogées auraient voté à 23% pour Emmanuel Macron, à 22% pour Marine Le Pen, à 20% pour François Fillon et aussi à 20 % pour Jean-Luc Mélenchon. Ils et elle seraient quatre à pouvoir encore espérer se retrouver au deuxième tour. Ce qui nous fait six possibilités de choix lors de ce tour décisif: Macron contre Le Pen, Mélenchon ou Fillon, Le Pen contre Mélenchon ou Fillon, Mélenchon contre Fillon. Bon, y’a aussi Fillon et Le Pen contre la justice, mais c’est pas le sujet. Et Fillon contre Fillon, mais ça relève de la psychiatrie, pas de la politique. Et si le deuxième tour avait eu lieu vendredi, les «sondés» auraient voté majoritairement pour Macron quelque soit son adversaire, contre Le Pen quelque soit son adversaire, et pour Mélenchon contre Fillon.

Mais bon, si tout cela nous amuse, voire peut même nous passionner, de sagaces analystes nous expliquent que les Français (ou quelque peuple que ce soit) peuvent bien élire qui ils veulent, mais que des forces supérieures déterminent les choix essentiels, que ces forces ne sont élues par personne mais que ce sont elles qui gouvernent. Ces forces sont résumées par un mot qui n’est pas un nom, pas un titre, qui ne désigne aucune institution, aucun processus politique, aucun programme: le marché. Pardon, il y faut une majuscule comme il sied à Dieu : le Marché. De Dieu, le Marché a tous les attributs: l’omniscience, l’omniprésence, l’omnipotence, l’omnibénévence. Nul besoin de prouver son existence -tenter de la prouver, c’est déjà admettre qu’il soit possible d’en douter. On en a brûlé pour moins que ça. Alors, que la sourcilleuse et népotique grenouille de bénitier s’en fasse l’adoratrice, il n’y a là que logique. Et de même, que Macron puisse se passer de programme: un catéchisme mercantile suffit.

Donc, le Marché peut tout digérer. Même Le Pen ou Mélenchon. C’est ce que nous assurent nos sagaces analystes bancaires: L’hypothèse d’une élection de «Mélenchon n’effraie pas les marchés» nous explique dans Le Temps de samedi le chef économiste de Pictet Wealth Management. Pfff… encore un mythe qui s’effondre… il leur faut quelle hypothèse pour les «effrayer», les «marchés»? Celle de l’élection de Philippe Poutou ou de Nathalie Arthaud? L’hypothèse d’une élection de Le Pen ne les effraie d’ailleurs pas non plus: d’abord parce qu’ils ne croient pas plus à sa concrétisation qu’à celle de l’hypothèse Mélenchon. Ensuite, parce qu’ils sont persuadés que même si l’une ou l’autre étaient élus, ils ne feraient pas ce qu’ils clament. A propos de Mélenchon, le chef économiste de service rappelle qu’en tant que ministre (socialiste), il avait soutenu l’accord de Maastricht (on n’a pas vérifié si c’était vrai, mais c’est plausible) et qu’il n’est pas un «anti-européen primaire». Au moins, ça nous change de «voter Mélenchon, c’est voter pour Assad et Poutine»…

De toute façon, ce ne sont plus les élections qui comptent: certes, lorsque Trump a été élu, les «marchés» ont baissé. Mais dès son premier discours, ils se sont redressés: ils savent où est le pouvoir réel, eux… Exaltant, non? Votez ce que vous voulez, on fera quand même ce qu’on veut. On a affaire là à de vrais démocrates. Et si c’est Macron, alors, qui sort de l’urne? Là, c’est le bon vieux Jean d’O qui résume: «Entre l’électeur de gauche et l’électeur de droite qui votent pour Macron, l’un des deux, forcément, sera cocu! Mais toute l’intelligence de Macron est de faire croire à l’un que ce sera l’autre et inversement». Et pourquoi ne seraient-ils pas cocus tous les deux, après tout? On se croyait dans Racine, on est dans Feydeau.Mais faut pas croire: Feydeau, c’est du grand théâtre.

 

Conseiller municipal carrément socialiste en Ville de Genève.

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