Lundi, 29 mai 2017
ChroniquesCatherine MorandEST-CE BIEN RAISONNABLE?

Rendre les biens culturels pillés pendant la colonisation?

Mercredi 12 avril 2017

J’aime beaucoup le Musée du quai Branly à Paris, voulu par le président français Jacques Chirac – il porte d’ailleurs désormais officiellement son nom – pour y abriter «les arts dits premiers» (comprendre: la production artistique des sociétés traditionnelles, non occidentales…) dans un écrin de verdure et de clairs-obscurs, conçus par le fameux architecte Jean Nouvel.

Pourtant, dès ma première visite, j’ai été mal à l’aise en déambulant entre masques sacrés, objets rituels, totems, parures, sièges royaux. Un malaise certainement dû au sentiment d’admirer le fruit de rapines, un butin de guerre. Les notices explicatives sur l’origine des pièces, avec les dates des guerres coloniales et les noms des vaillants généraux ayant organisé le pillage renforcent ce sentiment. Tel le fameux général Alfred Amédée Dodds, qui mena la conquête du Dahomey, actuel Bénin, entre 1892 et 1894. Son nom est inscrit sur de nombreuses vitrines où sont exposées ses prises de guerre. Or, aujourd’hui, le Bénin réclame à la France ses «biens culturels mal acquis». Verrons-nous un jour le Musée du Quai Branly se vider de ses trésors, rapatriés dans leurs pays d’origine?

La question n’est pas nouvelle: les anciennes puissances coloniales doivent-elles rendre aux pays qu’elles occupèrent les trésors pillés durant leurs guerres de conquête? Mais le Bénin est le premier pays africain à s’adresser officiellement à la France pour récupérer son patrimoine. Il y a quelques mois, le conseil des ministres béninois approuvait une demande officielle de restitution «des objets précieux royaux emportés par l’armée française lors de la conquête de novembre 1982». En décembre dernier, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Marc Ayrault répondait à son homologue béninois Aurélien Agbenonci que les biens évoqués «ont été intégrés de longue date, parfois depuis plus d’un siècle, au domaine public de l’Etat français» et qu’en conséquence, et conformément à la législation en vigueur, «leur restitution n’est pas possible». Fermez le ban.

Du coup, ce mois-ci, le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) à Paris, soutenu par les rois du Bénin1, ainsi que par un collectif de députés français et béninois, est monté au créneau, lui qui a alerté à plusieurs reprises sur cette question, et plus généralement sur celle «des réparations post-coloniales». Selon l’association, «ces biens qui ont été emportés par les armées coloniales peuvent être sans autres déclassés et restitués». L’association estime par ailleurs que «la politique du dialogue interculturel ne saurait s’accommoder de pillage interculturel».

Bref, on en est là. Les négociations vont se poursuivre. Reste que si l’exemple du Bénin fait boule de neige, cela représenterait un coup dur pour le Musée du quai Branly, le Musée de l’homme, voire aussi toute une série de musées et collections privées d’œuvres d’art africain. Parmi les arguments pour éviter de restituer au Bénin la statue du roi Guézo, les récades royales (sceptres), le trône de Gléglé et les portes sacrées de son palais, exposés au Musée du quai Branly, certains estiment que le Bénin n’a pas les capacités logistiques pour accueillir toutes ces œuvres au Musée historique d’Abomey. Pourtant, le président béninois Patrice Talon y tient, d’autant plus qu’il ambitionne de relancer le tourisme culturel dans son pays. D’où l’importance de pouvoir rapatrier des pièces phares de la très riche histoire du Dahomey.

Des craintes sont également exprimées quant à la protection d’œuvres qui valent cher sur le marché. Et sur lesquelles des personnes peu scrupuleuses, y compris sur le continent africain, pourraient tenter de faire main basse. De tels exemples existent, avec le pillage des musées nationaux par des responsables politiques ou économiques, qui ont choisi de brader le patrimoine culturel de leur pays contre quelques millions sonnants et trébuchants. La question du retour des biens culturels et de leur conservation sur le continent africain n’a en tout cas pas fini d’enflammer les esprits.

  • 1. Le Benin, république multipartite à régime présidentiel, compte plus de 100 rois et chefs traditionnels, qui conservent encore aujourd’hui un pouvoir symbolique important.
 

* Journaliste, SWISSAID (l’opinion exprimée ne reflète pas nécessairement celle de SWISSAID).

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Portrait de rlevy

Recette suisse?

Le débat sur la restitution de bien culturels volés lors d'expéditions coloniales me paraît être une petite composante, tardive et hésitante, de la reconnaissance plus générale des méfaits du colonialisme européen (dont le principe n'était pas unique au monde, mais sans doute l'ampleur).
La Suisse pourrait "vendre" sa recette au Musée du Quai Branly, pratiquée en tous cas au sujet du globe de St. Gall dont l'histoire est amusante à rappeler. Cette belle pièce datant du 16e siècle fut enlevée de l'abbaye de St. Gall lors des guerres de Vilmergen par les troupes zurichoises, apparemment expertes en objets historiques de valeur, en 1712, et exposée depuis à Zurich. Une dispute entre St. Gall et Zurich au sujet de la restitution se développa dans les années 1990 et fut finalement résolue après une intervention de l'impartial Conseiller fédéral Couchepin en 2006, suite à laquelle une copie en taille originale était soigneusement produite à ses frais par le Musée national à Zurich, dépositaire du trophée qui avait été remis comme bien culturel précieux, mais quelque peu encombrant à la Bibliothèque centrale de Zurich, et c'est cette copie que St. Gall reçut solennellement en retour en automne 2009.
Recette à proposer au Bénin (et au MQB)? Pour autant qu'il ne faille pas attendre trois siècles...