Jeudi, 20 juillet 2017
ChroniquesIrène PereiraL’ACTUALITÉ AU PRISME DE LA PHILOSOPHIE

La pédagogie queer

Vendredi 17 mars 2017

Les modèles éducatifs dominants continuent de reproduire dans l’ensemble les normes de genre. Néanmoins, est-il souhaitable que l’éducation des enfants se conforme aux stéréotypes de genre? C’est ce qu’interroge la pédagogie queer.

Le queer: la non-conformité à la binarité de genre. Le terme «queer» désigne aux Etats-Unis une personne comme «étrange», en faisant allusion à son identité de genre qui ne peut pas être identifiée aux normes dominantes de la féminité et de la masculinité. C’est en particulier l’ouvrage de Judith Butler, Trouble dans le genre (1990), qui signe la reconnaissance mondiale de la théorie queer. Depuis, le queer a donné lieu, en particulier dans les pays de langues anglaise et hispanique, à une réflexion sur une éducation de genre non-binaire.

Le genre, au-delà du sexe. Les sociologues distinguent le sexe et le genre. Le sexe relève de la biologie des individus: être physiquement un homme ou une femme. Le genre désigne la masculinité et la féminité en tant que comportement socialement construit. Le fait d’être une petite fille et d’aimer le rose relève d’une construction sociale et non d’un fait biologique.

La question des rapports entre le sexe et le genre renvoie en réalité à des problématiques assez différentes que les enseignants ou les parents peuvent avoir tendance à confondre. Il existe une question qui relève de l’identité sexuelle: certains enfants ou adultes se sentent appartenir au sexe opposé à leur sexe biologique de naissance. Cette question était désignée auparavant par transsexualisme; aujourd’hui, nombre d’associations de personnes trans* préfèrent parler plutôt de transidentités. En effet, la question de l’identité sexuelle renvoie en réalité à des questions plus complexes qu’un processus de transition biologique qui aboutit à la transformation chirurgicale des organes sexuels.

Il existe une seconde problématique qui n’est pas liée en soi à la première, qui est celle de l’orientation sexuelle. La norme hégémonique est l’hétérosexualité. Mais, il existe d’autres orientations sexuelles minoritaires: homosexuel, bisexuel, pansexuel, asexuel…

Enfin, une troisième dimension qui doit être dissociée des deux premières relève de la question de la contrainte à la binarité de genre. Une personne dont le genre et le sexe sont en conformité est qualifiée de cisgenre. Néanmoins, il existe tout un ensemble de genres non-binaires.

Déconstruire les stéréotypes de genre. Certaines personnes, telles que le pape François, pensent que la déconstruction des stéréotypes de genre viserait à avoir un impact sur l’identité sexuelle ou l’orientation sexuelle. En soi, le fait d’être trans* ou homosexuel ne constitue pas un problème, à moins de penser qu’il s’agit de personnes anormales, ce qui renvoie à une position discriminatoire qui s’avère contraire aux conventions européennes des droits humains.

Néanmoins, il semble plus évident de penser que la déconstruction des stéréotypes de genre et une éducation non genrée ont un impact plus direct sur la construction d’identités de genre enfermées dans des normes binaires.

La loi de la binarité de genre organise l’ensemble des activités humaines sur un principe de complémentarité sexuée des activités qui, lorsqu’on y réfléchit, à un impact sur la scolarité des élèves et les orientations professionnelles.

Les matières scolaires sont liées à des stéréotypes de genre: en France, le français et les langues sont vues comme des matières féminines, tandis que les mathématiques et les sciences sont vues comme des matières masculines. Il s’avère que pour être un bon élève dans l’ensemble des matières, il faut parvenir à se détacher au moins dans une certaine mesure de ces stéréotypes de genre.

De même, nombre de professions sont très féminisées ou masculinisées, en fonction de stéréotypes de genre. Ainsi, en France, on manque de scientifiques et d’ingénieur-e-s en informatique. Pourtant, à résultats scolaires égaux avec les garçons, les filles s’orientent moins que les garçons vers ces filières d’études.

Les préjugés genrés des adultes. Concernant les normes de genre, lorsque les enfants sont petits, les adultes acceptent mieux qu’une fille soit un «garçon manqué» (sic!) qu’un garçon soit «efféminé». En effet, la masculinité hégémonique se construit à travers le mépris du féminin. Il est donc acceptable qu’une fille désire s’approprier des activités masculines, mais moins toléré qu’un garçon «s’abaisse» à pratiquer des activités de fille. Néanmoins, cette tolérance à la transgression pour les filles est relative. En effet, les enseignants supportent moins lorsque les filles parlent comme des «mecs» et sont indisciplinées comme les garçons: elles sont alors plus rappelées à l’ordre que leurs homologues masculins.

La performance: créer son genre. La question des identités de genre interroge la capacité pour l’individu de se construire en ayant la possibilité de prendre ses distances avec les normes de genre binaires. Cela renvoie en définitive à une question philosophique existentielle relative à la liberté de l’individu de construire des identités de genre créatives. Ainsi, une pédagogie queer s’appuierait par exemple sur la mise en œuvre d’ateliers où les élèves pourraient jouer à performer le genre.

 

* Enseignante en philosophie et chercheuse en sociologie, Présidente de l’IRESMO, Paris, iresmo.jimdo.com/; Publications récentes: Le Pragmatisme critique – Action collective et rapports sociaux et Travailler et lutter –  Essais d’auto-ethnobiographie, 2016, L’Harmattan, coll. Logiques sociales.

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