Mardi, 24 octobre 2017
ChroniquesÀ votre santé!Bernard Borel

Quand le bien-pensant touche à l’inhumain et à l’absurde

Jeudi 09 mars 2017

Laissez-moi aujourd’hui vous conter deux histoires.

La première est celle d’un couple vivant dans une zone de conflit du Moyen-Orient. Le mari, qui était menacé, fuit son pays et, après l’odyssée déjà maintes fois contée ici et ailleurs, a la chance – que tous n’ont pas – de se retrouver en Europe, puis finalement en Suisse. Il est assigné au canton de Genève. Sa femme, enceinte, le suit quelques mois plus tard, se retrouve aussi en Suisse, mais est «attribuée» au canton du Valais. Malgré les démarches entreprises, le couple ne peut être réuni avant l’accouchement, ni même après la naissance de leur bébé. Le père peut voyager depuis Genève pour voir son enfant, mais doit se présenter tous les soirs dans son centre d’hébergement. La jeune femme se retrouve donc souvent seule, logée à plus de 100 km de son mari, à devoir faire face à son nouveau statut de mère, loin de tous ses liens familiaux et culturels. Elle sombre dans une dépression dite du postpartum et, malgré des soins ambulatoires, doit finalement être hospitalisée en milieu psychiatrique, sans son enfant, sous prétexte qu’on ne peut pas y assurer la sécurité du bébé, qui est par ailleurs parfaitement sain. Pendant ce temps, l’enfant est placé dans un service de pédiatrie, jusqu’à ce que, grâce aux démarches du milieu médical, on se «souvienne» qu’un parent du mari vit dans la région et qu’on autorise ce dernier à, momentanément, y être hébergé… avec son enfant… mais sans sa femme, qui ne peut donc pas s’occuper du bébé.

La deuxième situation est celle d’un autre couple originaire du nord de l’Afrique dans une zone de conflit ouvert. Ils sont tout jeunes, ont eu un très long et pénible périple pour arriver en Suisse et sont fragilisés psychologiquement. Ils sont logés dans un centre d’hébergement collectif, et la jeune femme, arrivée enceinte de quelques mois, met au monde un beau bébé. Hélas, peu après la naissance, ils apprennent leur renvoi – au nom de l’accord de Dublin. C’est le désarroi complet, au point que la mère doit être hospitalisée en milieu psychiatrique, elle aussi, après avoir tenté de mettre fin à ses jours… mais à nouveau sans son enfant. Elle ne comprend rien à ce qui lui arrive et fera une nouvelle tentative de suicide qui l’amènera dans un centre de soins somatiques pendant quelques jours. Le père ayant été «jugé» trop immature et fragile pour s’occuper du bébé, faisant craindre même qu’il ne quitte le pays, «on» préfère placer cet enfant dans une famille d’accueil.

Certes, dans chacune des situations, rien n’est illégal et les procédures ont été respectées. Certains diraient même, pour se dédouaner, que de toute façon on ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Mais cela me rappelle trop le monde de Kafka et cette bureaucratie qui défend sa logique interne au point qu’elle ne voit plus l’absurdité et l’inhumanité des décisions qu’elle prend. C’est aussi cette difficulté qu’ont parfois les professionnels de «se mettre à la place de l’autre» – ce qui permettrait de trouver une solution «ensemble». Il faut dire qu’avec les services de la population, il est difficile de discuter: pour eux, les décisions viennent toujours «d’en haut» et ils ne cessent de répéter qu’ils n’ont aucune marge de manœuvre. Il faut être un militant, bien au fait des lois, pour savoir que tous les cantons ont une marge d’appréciation en termes de renvoi – qu’ils n’ont pas toujours envie de prendre. Tous les professionnels – et on ne peut pas vraiment les en blâmer – n’ont pas le même niveau d’implication. Par ailleurs, pourquoi un centre psychiatrique ne peut-il accueillir mère et bébé, quand on sait combien ces liens précoces sont essentiels –  encore peut-être plus dans une situation si fragilisée – dans un contexte de migration récente où la jeune mère n’a aucun point de référence auquel se raccrocher, si ce n’est cette nouvelle vie qu’elle a donnée? L’enchaînement des décisions prises répond à une logique, mais avec des prémisses fausses.

Voila une conséquence directe sur la santé de notre politique migratoire de plus en plus restrictive.

C’est absurde, c’est inhumain, c’est même malveillant et ce n’est même pas «efficient», terme dont on nous rebat les oreilles à nous, soignants.

Cela se passe dans ma région en ce début d’année 2017.

On devrait méditer ce message de Boris Cyrulnik, psychiatre bien connu, qui dit des demandeurs d’asile: «celles et ceux qui arrivent ‘fracassés’ par les horreurs et les violences ne sont pas ‘foutus’ si l’on veut bien s’occuper d’eux, leur apporter ce lien dont tout être humain a besoin pour se construire et dans ce cas se reconstruire.»

 

Bernard Borel est pédiatre FMH, membre du comité E-Changer, ONG suisse romande de coopération.

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