Jeudi, 14 décembre 2017

Toutes et tous en voie de devenir des exilés?

Jeudi 09 mars 2017

Quand les peurs sont politiquement manipulées, elles «figent notre capacité de réfléchir», selon la chercheuse Marie-Claire Caloz-Tschopp. Ou comment résister à l’«exil» commun à nous-mêmes, à la société et au monde?

Serions-nous toutes, tous, en train de devenir des exilé-e-s aujourd’hui? La question est celle posée depuis 2010 par un des cinquante Programmes du Collège international de philosophie, sous l’intitulé «Exil, Création, Philosophie et Politique. Philosophie et Citoyenneté contemporaine». Durant six ans, de 2010 à 2016, ce programme a été organisé entre la Suisse (Lausanne et Genève), le Chili, la France et la Turquie, sous ma direction.

La réflexion porte sur l’exil et la citoyenneté, le rapport entre politique et philosophie. Elle s’inscrit dans la création du «droit à la philosophie» lié à l’invention démocratique dont a parlé Jacques Derrida il y a plus de trente ans, lors de la fondation du Collège. Malédiction de l’exil, bannissement, souffrance, nostalgie, est-ce (seulement) cela, l’exil? En bref, j’ai choisi de prendre l’exil comme cadre de réflexion générale de ce qui nous chasse toutes, tous, aujourd’hui, de nos vies précarisées.

Qui est exilé, par qui, de quoi, pourquoi? En quoi le pillage et la destruction de la planète nous forcent-ils à partir en exil? et où? En quoi les droits à la vie, à la sécurité, à l’air, à l’eau, à la nourriture, au logement, à la santé, à l’éducation, au travail, à la retraite, aux services publics, etc. sont-ils de nouveaux visages de l’exil? En étant privés d’une survie sur la planète, des droits, d’un cadre, d’une appartenance politique, comment serions-nous en exil de nous-mêmes, de la politique?

Quand la conscience sociale prend acte non de ce qui nous sépare et nous divise, mais de transversalités dans les atteintes à la sécurité, à la liberté, à l’égalité, à la solidarité, aux droits, quelles conséquences en tirer pour l’action, les savoirs? En quoi cela transforme-t-il radicalement nos manières d’agir?

On aura compris que l’usage du mot «exil» ne remplace pas celui de «réfugié», d’«étranger» dans la ronde des discours. Il vise à comprendre ce que nous vivons toutes, tous et comment nous pouvons combattre la violence expulsive en inventant une nouvelle citoyenneté à toutes les frontières.

Un des buts de la démarche est de ne plus aller sur le terrain des Blocher, Trump, Marine Le Pen, des conservatismes de droite et d’extrême-droite qui, partout, ciblent les étrangers, manipulent la haine, construisent sur leur dos des murs et, surtout, des projets politiques dangereux. C’est un piège.

Dans un apartheid globalisé, comme l’écrivait Laurent Monnier, les étrangers ne sont pas les premiers visés, mais nous. Quand les peurs, les passions tristes (Spinoza) sont manipulées, elles figent notre capacité de réfléchir en induisant la passivité, la haine. Voulons-nous nous laisser endormir?

Un autre but est de ne pas céder aux analyses de la violence guerrière de l’exil en termes de «catastrophe», ce qui provoque l’impuissance, mais d’en comprendre la complexité pour enrichir notre puissance d’imagination et d’action. En intégrant la mémoire, l’histoire, le présent, l’avenir.

Dans le contexte historique actuel de «démondialisation», de violence destructrice «exterministe» (Ogilvie), quelle puissance nous faut-il pour vivre, lutter, «penser ce que nous faisons» (Arendt)?

Une université libre. Le choix d’explorer ces questions incite à un travail d’analyse des discours déterministes sur l’exil, la servitude, la soumission, à ouvrir des voies pour revisiter la soumission/insoumission, l’obéissance/désobéissance civique, la création. Elle conduit à un questionnement en termes de résistance (au double sens de Widerstand et Resistenz) à l’exil commun à nous-mêmes, à la société, au monde.

Quatre thèmes articulés entre eux seront débattus dans quatre lieux: «politiques de la mémoire et desexil» (Curitiba, Brésil, 13-14-15 mars); «desexil, défis politiques et mobilisations à la frontières» (Florence, 12 mai); «philosophies de l’Autre monde, consentement et désobéissance civile» (Paris, 18-19 mai); «Violence Exil/Desexil. Création politique et philosophique: l’émancipation en acte» (Genève, synthèse générale, 31 mai-3 juin).

S’accorder du temps ensembles à Curitiba, Florence, Paris, Genève1 pour continuer à imaginer, construire l’espace d’une université libre, développer un processus de réflexion ouverte est une pratique de la philosophie ouverte à tous qui s’invente. C’est une invitation à vivre une aventure ensemble en intégrant l’exploration ouverte et l’incertitude.

  • 1. Historique, calendrier, programmes détaillés sur le site exil-ciph.com
 

Marie-Claire Caloz-Tschopp, du Collège international de philosophie, Genève-Paris.

Vous devez être loggé pour poster des commentaires