Mercredi, 22 février 2017
ChroniquesIrène PereiraL'actualité au prisme de la philosophie

Pédagogie critique de la norme scolaire

Vendredi 17 février 2017

Une des tendances actuelles de certains courants de la pédagogie critique, tels que la pédagogie critique de la norme (scandinave) ou la pédagogie queer, se proposent de tourner le regard vers la déconstruction des normes sociales dominantes qui produisent les privilèges sociaux. Cependant, il est possible avant cela de tourner son regard vers la norme scolaire.

Quels privilèges sociaux l’école reproduit-elle? On peut distinguer plusieurs étapes dans l’appréhension de la diversité. Une première attitude peut être qualifiée de normalisatrice. Elle consiste à considérer qu’il s’agit de normaliser l’élève en le rendant conforme à la norme scolaire ou sociale par la contrainte. Elle peut aussi, dans une version plus inclusive, viser à proposer l’aide qui permettra aux élèves d’être intégrés à cette norme. Une seconde attitude peut consister, dans le respect de la diversité, à respecter à la différence en soi: l’école mène des politiques visant à ne pas stigmatiser la différence.

Néanmoins, il est possible d’effectuer un changement de perspective en ne portant plus le regard sur l’élève qui n’est pas dans la norme scolaire, mais en s’attachant à déconstruire cette norme. La norme scolaire est l’expression de privilèges sociaux qu’elle contribue à reproduire. Si on observe le cas de l’école française, on peut s’apercevoir qu’elle reproduit les privilèges sociaux de ceux qui sont socialement dominants. En effet, la position la plus prestigieuse consiste dans l’accès aux grandes écoles, en particulier scientifiques. Ce sont le plus souvent les garçons de classes moyennes supérieures d’origine française qui accèdent à cette orientation.

La question qui se pose alors est celle de savoir comment s’effectue cette reproduction des privilèges sociaux au sein de l’école?

Socialisation au respect des règles

Les curricula caché des privilèges sociaux. L’école repose sur un ensemble de fonctionnements implicites à travers lesquels les élèves apprennent des connaissances qui ne sont pas pour autant officiellement au programme: ce sont les curricula cachés.

Leurs familles sont plus ou moins socialement proches de la culture scolaire. Sur ce plan, les mères de classes moyennes supérieures jouent un rôle déterminant, en particulier pour ce qui concerne les garçons. Les familles de classes moyennes supérieures d’origine française sont davantage en mesure de maîtriser les codes de l’école et de les transmettre à leurs enfants. Etre un ou une élève suppose d’apprendre à maîtriser des règles. Sur ce plan, la socialisation des filles, quel que soit leur milieu social, favorise une socialisation au respect des règles. Néanmoins, surtout pour les filles de milieu populaire, il devient possible de considérer que la demande de l’école consiste uniquement dans le respect des règles.

Or, les qualités qui sont attendues par l’école sont ambivalentes. Car en même temps qu’il faut se soumettre aux règles, il faut également être capable de jouer suffisamment avec ces règles pour ne pas être une élève «trop scolaire». Les notes génèrent des malentendus: les élèves trop scolaires pensent qu’il s’agit uniquement d’avoir des bonnes notes, alors que les élèves qui maîtrisent mieux les règles savent qu’il s’agit également de maîtriser un contenu scolaire. Bourdieu avait ainsi montré que l’habitus est un ensemble de dispositions qui produit un sens du jeu social. En outre, il faut également avoir suffisamment «confiance en soi» pour se sentir légitime à demander les orientations les plus prestigieuses. Or on constate qu’avec des résultats scolaires égaux aux garçons, les filles ont moins confiance en elles et s’autocensurent par rapport aux garçons.

Un lieu de conservation des normes de genre

Or l’école, au lieu de remettre en question l’écart de socialisation entre les filles et les garçons, peut au contraire contribuer à le reproduire. Ainsi, certaines matières peuvent apparaître comme plus ou moins genrées: aux filles, les matières littéraires et aux garçons, les matières scientifiques. Les travaux montrent que les enseignants contribuent à reproduire les stéréotypes liés aux matières scolaires, de manière pas toujours consciente, en ayant des attitudes et des attentes différenciées à l’égard des filles et des garçons. Mais le fait que l’école fonctionne comme un lieu de conservation des normes de genre apparaît également dans les conséquences que peuvent subir les élèves qui les transgressent. Les élèves transgenre peuvent subir une mise à l’écart ou du harcèlement scolaire de la part d’autres élèves.

Les élèves en situation de handicap sont également définis comme tels par la norme scolaire. C’est en particulier le cas des élèves ayant des troubles de l’apprentissage du type troubles dys- (dyslexie, dysgraphie, dysorthographie...). Le préfixe dys- indique une anomalie de fonctionnement. Or il pourrait être au contraire possible d’y voir l’expression d’une neurodiversité. L’école induit comme norme légitime un fonctionnement neurotypique. De ce fait, les élèves qui rencontrent des difficultés scolaires voient de plus en plus leur cas médicalisé. Ainsi, la difficulté scolaire devient une situation anormale, voire pathologique, face à la norme dominante qu’est la réussite scolaire.

 

* Enseignante en philosophie et chercheuse en sociologie, Présidente de l’IRESMO, Paris, iresmo.jimdo.com/; Publications récentes: Le Pragmatisme critique – Action collective et rapports sociaux et Travailler et lutter – Essais d’auto-ethnobiographie, 2016, L’Harmattan, coll. Logiques sociales.

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