Jeudi, 19 octobre 2017
ChroniquesCatherine MorandEST-CE BIEN RAISONNABLE?

Prendre le taureau par les cornes

Vendredi 17 février 2017

Ose-t-on encore manger de la viande aujourd’hui, nous qui sommes assaillis d’infos nous expliquant que la viande est désormais, dans l’ordre: cancérigène, mauvaise pour la santé, truffée de pesticides et d’OGM, responsable de la déforestation amazonienne ainsi que d’une bonne partie des émissions annuelles de gaz à effet de serre?

Alors, tous vegan? Pourtant, aussi loin que remonte notre mémoire d’homme, nous avons toujours chassé, mangé de la viande... Alors quoi? Devons-nous dire définitivement adieu aux saucisses aux choux de nos papets? A nos steaks frites? A notre choucroute garnie de lard? A notre émincé de veau à la zurichoise? Une telle perspective ne peut que nous remplir de désolation, de nostalgie... et d’une irrépressible envie de steak tartare, là, tout de suite...

Un monde sans pitié

C’est dire si je n’étais guère inspirée en plongeant dans le dernier rapport de l’organisation GRAIN, consacré, précisément, à la viande. Mais sa lecture s’est vite révélée passionnante, nous plongeant dans un monde souvent méconnu, sans pitié, celui du commerce mondial de la viande industrielle, où tous les coups sont permis. Ce qui cause problème, ce ne sont évidemment pas les veaux, vaches, cochons, couvées, qui paissent et picorent librement dans les campagnes. Non, c’est bel et bien l’élevage industriel qui menace santé, environnement, mais aussi la production des petits éleveurs, concurrencés par ces montagnes de viande industrielle subventionnée déversées sur les marchés.

Dans les pays dits du Sud, l’élevage des animaux est pratiqué par quelque 630 millions de petits agriculteurs, dans le cadre d’une agriculture mixte, peu polluante; ainsi que par des millions d’éleveurs qui font paître leurs bêtes dans des zones non cultivées, avec des synergies positives entre cultures et animaux. Tout l’opposé d’une production industrielle de viande et de produits laitiers qui s’appuie sur une production hautement concentrée de viande bon marché et de surplus de lait en poudre, vendus sur les marchés internationaux. C’est bel et bien cette production industrielle de viande et de produits laitiers qui génèrent aujourd’hui davantage d’émissions de gaz à effet de serre que l’ensemble du secteur des transports dans le monde entier!

Les scientifiques sonnent l’alarme depuis une dizaine d’années déjà. Mais tous les efforts entrepris pour réduire la consommation de viande rouge ou imposer des restrictions à l’élevage industriel intensif se heurtent à la résistance agressive des multinationales de la viande et de leur puissant lobby, explique GRAIN. «Je me suis pris plusieurs fois une volée de bois vert pour avoir suggéré qu’on devrait manger moins de viande», explique ainsi Rajenra Pachauri, président du Groupe d’experts environnemental sur l’évolution du climat (GIEC) de 2002 à 2015.

Liés par les méga-accords de libre-échange

La FAO a également été violemment critiquée par l’industrie de la viande après avoir publié en 2006 un rapport attribuant à l’élevage 18% du total des émissions de gaz à effet de serre. «Vous ne pouvez pas imaginer les attaques que nous avons subies», témoigne Samuel Jutzi, directeur du département Production et santé animale à la FAO. L’organisation onusienne a finalement collaboré avec les différents groupes de pression de l’industrie de la viande pour réévaluer avec eux les émissions émanant de l’élevage...

Même si un nombre croissant de pays souhaiteraient revenir à une production locale de viande, ceux-ci sont désormais liés par les méga-accords de libre-échange, tel le Ceta, que viennent de signer l’Union européenne et le Canada, malgré une forte résistance; ou encore le très contesté TTIP, négocié avec les Etats-Unis, actuellement gelé par Donald Trump. Ces accords rendent illégal le «consommer local», la préférence pour les fournisseurs ou produits locaux. Cela relève pourtant du simple bon sens pour pouvoir compter sur une viande de meilleure qualité et lutter contre le changement climatique. Particulièrement préoccupant: une fois que ces accords ont été signés, il est impossible de faire machine arrière...

 

Journaliste, SWISSAID (l’opinion exprimée ne reflète pas nécessairement celle de SWISSAID).

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