Mercredi, 20 septembre 2017

Poétique de l’ambiguïté

Jeudi 19 janvier 2017

Avec "Catherine Safonoff, réinventer l’île", première étude consacrée à l’écrivaine, Anne Pitteloud propose un parcours de lecture mêlant analyse critique et extraits d’entretiens. Une plongée stimulante.

Envisager chaque livre comme le fragment d’un tout, dont l’enjeu central serait l’Autre sous ses diverses formes, tel est le parti pris de notre consœur Anne Pitteloud. Son essai, Catherine Safonoff, réinventer l’île, paru chez Zoé conjointement au huitième roman de l’auteure, montre comment chaque titre – de La part d’Esmé (1977) à La distance de fuite (2017) – façonne le même matériau littéraire (la vie de l’auteure) en variant le traitement des thèmes, des lieux et des personnes. Si le ton, la voix, l’univers perceptif de la narratrice restent les mêmes, «il n’empêche que dans mon archipel très petit, chaque îlot est différent», confie Catherine Safonoff. D’où une poétique de l’ambiguïté qu’Anne Pitteloud cherche à mettre à jour dans une première partie critique, dévoilant plusieurs aspects de la fabrique du texte et de ses liens avec l’extérieur.

Fidélité et décalages

Bien loin de l’immédiateté notationnelle du journal, Catherine Safonoff compose, reprend, coupe, réécrit. Ce processus de mise en forme implique une forte dimension autobiographique aussi bien que d’incessantes mises à distance par la fiction. L’invention étant convoquée, explique Anne Pitteloud, pour «pallier la difficulté de dire», de telle sorte que «la justesse de la scène, sa logique littéraire et métaphorique priment sur la stricte véracité des faits».

C’est là tout l’enjeu de ce type de littérature introspective qui ne cesse de transformer du vivant en vécu, dans un va-et-vient constant entre fidélité et décalages. Ce qui empêche d’en faire une lecture strictement référentielle. Raison pour laquelle Anne Pitteloud nous balade dans l’archipel safonoffien en amatrice éclairée, attirant notre attention sur la façon dont certains motifs (relations amoureuses, souvenirs, deuils, rêves) passent d’un livre à l’autre, entraînant traitement et propos différents, jeux de masques, zones d’ombres et élucidations rétrospectives.

Ainsi de la mort du père présentée tantôt comme un suicide réussi, tantôt comme l’effet d’un suicide raté. «Réalité ou invention des souvenirs, peu importe, l’essentiel étant la vérité de l’émotion», écrit l’essayiste dans cette première partie qui contient aussi un important chapitre sur les enjeux du récit de soi: elle y aborde la question d’un «je» instable, en perpétuel questionnement; la manière dont la narratrice convoque les lieux, les temps, les proches, et oscille entre désir de cohérence et nécessaire fragmentation de la narration.

A ce propos, l’usage fréquent de l’ellipse est interprété comme une stratégie pour contourner la part d’indicible comprise dans le rapport à soi. En effet, certaines choses qui ne peuvent être dites frontalement sont abordées de biais; d’autres sont tues, à peine suggérées, invitant le lecteur à déchiffrer et à s’engager dans un processus de dévoilement. Ce dont traite un troisième chapitre consacré aux liens que le texte instaure avec son lecteur.

Parole vive
Un lecteur qui retrouvera dans le livre d’Anne Pitteloud la voix de Catherine Safonoff. La première a rendu plusieurs visites à son aînée, ce dont La distance de fuite atteste dans les dernières pages relatives au printemps et à l’été 2015. La narratrice y mentionne la venue de «A.» dans la maison de Conches, qui «prend des notes à la main, beaucoup de notes rapides». Retranscrites et réorganisées de manière chronologique, ces notes présentées sous forme de monologue dressent une sorte d’autoportrait de Catherine Safonoff, passant en revue les origines, les études, le premier mariage, mais aussi les thèmes du corps, des influences ou de l’écriture. Sur ce dernier point: «L’écriture est une nourriture. Si je vais voir quelqu’un, j’essaie de garder ces choses en moi pour les lui donner.»

En lien avec cet article: 

Ecrire une vie

La clarté de l’expression accompagne toute l’œuvre de Catherine Safonoff. Depuis La Part d’Esmé (1977) qui la révéla, jusqu’au tout juste paru La Distance de fuite, la Genevoise née en 1939 a fait de la précision du propos une condition de la vérité intime que ses livres mettent en récit. Plus encore, dire de la manière la plus juste rejoint une conception éthique de la vie ...

Ecrire une vie

La clarté de l’expression accompagne toute l’œuvre de Catherine Safonoff. Depuis La Part d’Esmé (1977) qui la révéla, jusqu’au tout juste paru La Distance de fuite, la Genevoise née en 1939 a fait de la précision du propos une condition de la vérité intime que ses livres mettent en récit. Plus encore, dire de la manière la plus juste rejoint une conception éthique de la vie ...
 

Lire: Anne Pitteloud, Catherine Safonoff, réinventer l’île, Ed. Zoé, 2017, 240 pp
Ecouter. Di 22 2017 janvier à 13h30, Catherine Safonoff et Anne Pitteloud dans l’émission «Caractères» sur Espace 2, RTS.

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