Lundi, 23 octobre 2017

Un déni d’accès à l’espace public

Lundi 05 décembre 2016
Un mendiant d'origine roumaine à Genève, 2007.
Jean-Patrick Di Silvestro

Mendiants tolérés, mendiants à punir… Après la décision du Grand Conseil vaudois d’interdire la mendicité, suivie du lancement d’un référendum, le Conseil d’Etat propose, lui, de tolérer une «mendicité occasionnelle». A la lumière des travaux qu’elles ont menés à Genève, trois chercheuses montrent comment, l’interdiction de mendier vise l’exclusion de certaines populations.

Le 27 septembre 2016, les députés du Grand Conseil vaudois ont décidé d’interdire toute forme de mendicité sur le territoire cantonal. Cette pratique est déjà limitée à Lausanne et interdite dans plusieurs communes vaudoises, sans que cela ne semble décourager les personnes de mendier. Vaud s’apprête ainsi à suivre les pas de Genève, dont le législatif cantonal a rétabli l’interdiction en 2007, avec une mise en application au début 2008. Huit ans plus tard, le constat est clair: la loi n’a pas eu pour effet de faire disparaître les mendiants. Elle n’a fait qu’augmenter leur précarité et leur insécurité. Quelles leçons est-il possible de tirer du cas genevois?

Pas de «carrière» dans la mendicité

De 2013 à 2014, nous avons mené une recherche qualitative (lire ci-dessous) visant à rendre compte du point de vue des acteurs concernés par l’interdiction de mendier à Genève. Les données recueillies démontrent, à la suite de l’interdiction, un processus de précarisation de ces personnes, en lien avec une forte légitimation de mépris social à leur égard. L’impression d’une grande place pour l’arbitraire dans l’application des sanctions policières ressort également.

Aucune des personnes que nous avons rencontrées à Genève n’a pour projet de faire «carrière» dans la mendicité1. Elles sont unanimes sur le caractère humiliant et particulièrement pénible de cette pratique, qui les expose aux manifestations dévalorisantes des passants, quand ce n’est pas – dans la grande majorité des cas – à leur indifférence. Même si certaines tiennent à témoigner aussi de démonstrations de solidarité (écoute, attention, dons spécifiques, etc.). Les sommes gagnées au bout du compte paraissent dérisoires, compte tenu des efforts investis pour braver le froid, les jugements, et pour tenter d’échapper à la police. Ces personnes continuent malgré tout à mendier parce qu’elles n’ont et ne voient pas, actuellement, d’alternatives pour subvenir à leurs besoins ou à ceux de leurs proches. En outre, la mendicité intervient souvent en complément d’autres moyens de survie ou revenus insuffisants pour vivre décemment. Elle n’est que rarement une activité unique et ne s’oppose pas toujours au fait de travailler.

Dans ce contexte, l’interdiction est perçue comme une contrainte de plus, qui complique leurs situations. Plusieurs défendent la légitimité de tendre la main comme un moyen d’assumer leurs responsabilités. Certaines personnes évoquent en ce sens le fait que mendier leur semble une pratique plus acceptable que le vol ou la prostitution. Les passants et passantes sont libres de répondre ou non à leur demande.

Les Roms visés

Si les discours des personnes pratiquant la mendicité se rejoignent quant aux conséquences de l’interdiction, ces acteurs présentent des parcours de vie, des histoires et des volontés quotidiennes multiples. L’étude de la situation à Genève montre une réalité hétérogène et complexe en termes de profils, de types de pratiques et de sens donnés à celles-ci. Ce pluralisme est précisément ce qui est masqué dans les décisions politiques d’interdiction, comme le montre l’analyse des débats parlementaires genevois2. Or, la volonté d’interdire vise principalement un type de population dont la présence est définie comme problématique dans l’espace public: des étrangers et plus précisément, de manière explicite ou non, les personnes désignées comme Roms.

En effet, l’analyse des discours des députés genevois démontre que la volonté n’était pas tant d’éradiquer la mendicité que de réguler la présence visible et dérangeante de certaines catégories de la population dans l’espace public. La décision passe par une interdiction de pratique, alors que ce sont des personnes qui sont visées. Or, et c’est là que les représentations sociales sont discriminantes, les modes de faire sont directement associés à certaines populations.

Récemment, le Conseil d’Etat vaudois en a fait la preuve en ayant recours à une logique de catégorisation des pauvres, comme en témoigne la récente proposition d’émettre une exception pour la mendicité occasionnelle qui n’engendrerait pas un usage accru de l’espace public. D’un côté, des personnes mendiantes tolérables, pauvres victimes, apparemment dotées de la compétence de se rendre invisibles; de l’autre, une présence trop marquée et scandaleuse, jugée néfaste à l’ordre public.

Suivant un raisonnement connu et dénoncé de moralisation du comportement des pauvres, il y aurait une «bonne» et une «mauvaise» manière de mendier, l’une à punir, l’autre acceptable. Magie du populisme qui réduit la complexité du réel à deux mondes qui s’opposent, force malheureuse d’arguments qui misent sur la peur et les amalgames. Cette distinction ne se fonde sur rien d’autre que l’instauration de catégories morales et une rhétorique de l’évidence3 («nous savons tous que…») qui se passe de tout effort d’objectivation.

Une logique de catégorisation des pauvres

La vraie question est-elle réellement celle de la mendicité, ou plutôt celle des types de cohabitation possibles, dans nos sociétés démocratiques et dans les espaces publics, avec des populations marginalisées et précaires? Un référendum contre la décision du Grand Conseil a été lancé par des acteurs issus du milieu «bas seuil», c’est-à-dire celles et ceux qui, quotidiennement, tentent de fournir un minimum à ces personnes précarisées. Ils pointent du doigt une décision jugée inique et improductive. Ce référendum nous donne l’occasion de déplacer le débat et de réfléchir à nos représentations et nos rapports à la pauvreté et à l’espace public. Ce dernier ne doit-il être qu’un espace fonctionnel, propre, sécuritaire et dépourvu de la mixité sociale qui constitue effectivement notre société? Ou est-il aussi (et surtout) un lieu censé favoriser le dialogue démocratique, les réflexions sur la citoyenneté et l’exercice des droits?4

N’existe-t-il pas d’autres solutions à envisager que l’interdiction de mendier, plus créatives et innovantes, pour favoriser la cohabitation de tout un chacun dans l’espace public? Les personnes pratiquant la mendicité que nous avons rencontrées ne cherchent qu’à se débrouiller pour composer avec la précarité, d’une manière qui leur semble la moins dommageable pour les autres. I

  • 1. Colombo A., Reynaud C. & De Coulon G. 2016. «Begging in Geneva: Which right to the city?», Urban Environment, 10, https://eue.revues.org/1306
  • 2. De Coulon G., Reynaud C. & Colombo A. 2015. «Begging in Geneva in Time of Crisis», European Journal of Homelessness, vol. 9, n°1, p. 191-211.
  • 3. Cette rhétorique de l’évidence a notamment été mise en lumière par Tabin J.P., Knüsel R. & Ansermet C. 2014. Lutter contre les pauvres. Les politiques face à la mendicité dans le canton de Vaud, Edition d’En bas, Lausanne.
  • 4. Blomley N. 2012. «Begging to Differ: Panhandling, Public Space, and Municipal Property», in Eric Zucker, James Muir & Bruce Ziff, (ed.) Property on Trial. Canadian Cases in Context, Toronto: The Osgoode Society for Canadian Legal History, p. 393-424.
 

Populistes, humanistes ou légalistes?

Etude X La recherche que nous avons menée dans le canton de Genève articule deux volets. Un premier a consisté à recenser et analyser l’ensemble des objets parlementaires produits dans le cadre du Grand Conseil genevois liés à la question de la mendicité entre 2002 et 2014. Un deuxième a permis la réalisation d’entretiens avec des personnes pratiquant la mendicité à Genève. Une même grille d’analyse1 a été mobilisée pour étudier ces deux types de discours. Elle permet de mettre en évidence trois registres dans lesquels s’expriment les représentations liées à un phénomène: un niveau cognitif lié à la description de la mendicité, des types de pratiques, des causes et des effets; un niveau éthique qui saisit en quoi et à partir de quelles valeurs la pratique est jugée plus ou moins problématique; un niveau politique qui identifie comment les acteurs se positionnent et légitiment des modes d’intervention par rapport à un problème.

Sur cette base, l’analyse des discours des députés genevois a révélé trois logiques de discours distinctes que nous avons nommées populiste, humaniste et légaliste. Notre analyse démontre comment la logique populiste, fondée sur un amalgame marqué entre mendicité, criminalité et populations désignées comme Roms, oppose une mendicité vraie, locale et sans danger à une mendicité étrangère, simulée et dangereuse. Les discours se fondent sur une rhétorique de l’évidence, de la simulation, de l’envahissement et de l’insécurité. La logique humaniste, cherchant à dénoncer la stigmatisation et la discrimination des Roms, a pu quant à elle avoir des effets paradoxaux puisqu’en focalisant les discours sur cette population, elle a participé, en partie, à renforcer l’amalgame qui lie mendicité et population Rom. En se centrant non pas sur les effets de la mendicité, mais davantage sur les causes de la présence de personnes issues de la communauté Rom, elle semble avoir notamment peiné à déconstruire les arguments populistes ciblés sur des dangers et une insécurité grandissants.
AC/CR/GDC

  • 1. Celle-ci est fondée sur la grille d’analyse transdisciplinaire des pratiques sociales développée par Karsz (2004) et traduite par Parazelli (2013) en repères cognitifs, éthiques et politiques.
 

* Annamaria Colombo et Caroline Reynaud sont professeures à la Haute école de travail social de Fribourg (HES-SO/FR) et Giada de Coulon est ethnologue.

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