Jeudi, 25 mai 2017

La concurrence, le grand amour?

Lundi 21 novembre 2016
Malgré son hégémonie actuelle, l’économie de marché n’a rien d’une panacée.
«Enjoy… capitalism», graffiti, Athènes, 2013. Aesthetics of crisis/Flickr-CC

Dans le modèle d’économie de marché, la concurrence est censée être la méthode la plus efficace d’organisation pour le fonctionnement de l’économie. Ses prétendues vertus sont pourtant à questionner. Et d’autres voies demandent à être explorées.

«Saine», «libre», «honnête»: le mot «concurrence» est constamment associé à un adjectif positif dans la bouche des tenants de l’économie libérale. La concurrence, nous affirme-t-on, au travers de l’économie de marché, est un modèle des plus efficaces. Non seulement il pousse les prix à la baisse, mais également à l’innovation, à plus de qualité et à plus de choix, dixit la Commission européenne.1 Des arguments devenus lieux communs et utilisés historiquement à l’encontre de l’économie planifiée tentée en URSS puis, après sa disparition, face aux fonctionnaires et à tout ce qui est dirigé par l’État.

Reste que si on peut partager plusieurs des critiques faites au modèle soviétique, on n’est pas moins en droit de mettre en doute plusieurs des qualités autoproclamées d’une économie fondée sur le tous contre tous. De fait, les prétendus avantages de la concurrence n’ont jamais passé l’épreuve des faits. L’économie, on le sait, n’a rien d’une science, c’est avant tout une idéologie. Et derrière le paravent de la croyance se cache une réalité guère joyeuse.

La concurrence fait baisser les coûts?

Cette première affirmation se base sur le fait que, face à plusieurs produits similaires, le consommateur choisira le meilleur marché. Donc s’il veut remporter le marché, le vendeur doit vendre au prix le plus bas possible. Il y a pourtant deux bémols à apporter. D’une part, on parle bien de «produits similaires». Or, dans un système de production/distribution devenu excessivement complexe, le consommateur n’est plus en mesure, par son seul regard, de juger de la valeur d’un produit. Le producteur a donc tout loisir de raboter sur les coûts en baissant la qualité. Les viandes seront gonflées à l’eau, les voitures pollueront plus qu’annoncé, les vêtements et les portables s’useront très rapidement, etc. Mais qu’importe, ça ne se voit pas à l’achat, les garanties légales sont courtes et l’argent a déjà changé de main.

Ce qu’il faut chercher à comprendre face à des prix en baisse, c’est bien «au détriment de qui ou de quoi». Au détriment des salaires? Du rythme de travail, du choix des composants et donc de la qualité? Un produit bon marché n’est pas forcément dans l’intérêt du consommateur. Ce qu’on paie en moins à la caisse, on le paie souvent ailleurs, plus tard, que ce soit en frais de réparation ou de rachat, mais surtout dans les coûts globaux du chômage, de la santé et de l’environnement. Et là, ce n’est plus l’entreprise qui paie, mais bien la collectivité. Les profits augmentent pour les uns, les dépenses collatérales pour les autres.

D’autre part, la concurrence est-elle garante d’une production moins chère? On peut là aussi en douter. Dans un système de libre concurrence, les entreprises sont obligées de dépenser des sommes astronomiques en marketing, non seulement pour faire vendre leurs produits, mais surtout pour éviter qu’on achète à la place celui de leur concurrent. Rien que sur Internet, en 2016, on a dépensé entre 170 et 200 milliards de francs en publicité.2 Des chiffres en nette progression et qu’il faut multiplier par quatre pour y intégrer l’ensemble des autres canaux médiatiques traditionnels (radio, TV, presse), d’après les estimations. Plus concrètement, la firme japonaise Samsung a dépensé selon Reuters 14 milliards en publicité et marketing en 2016, l’équivalent du PIB du Sénégal.

Quand chaque société est obligée de développer ses propres outils de production, de promotion, de recherche et développement, avec tout l’appareil et l’infrastructure qui s’en suivent, le coût devient vite exorbitant. Car il faut des écrans partout dans les magasins et les lieux publics, des imprimés, des gadgets et des stickers pour attirer les enfants, le tout renouvelé en continu pour que le flux des revenus ne s’arrête jamais. Essayez d’imaginer combien vous économiseriez une fois les prix amputés ne serait-ce que de la moitié de cette part non productive, une fois délivrés de la valse saisonnière des produits et des mises à jour sans amélioration. Les grands patrons refusent d’augmenter les cotisations pour augmenter l’AVS, mais les dépenses pour gagner des parts de marché sont, elles, constamment avalisées par la logique même du système.

La concurrence favorise l’innovation?

Cette affirmation découle de la première. On pense que, parce que les marchés s’épuisent vite – on peine toujours plus à nous vendre cinq fois le même article à la durée de vie limitée –, seule l’innovation permet la croissance. En particulier dans un pays comme la Suisse où les ressources naturelles sont rares. C’est donc la course au premier qui trouvera l’idée, le projet le plus porteur – comprenez «rentable» – et qui ouvrira un nouveau champ de demandes et de possibilités. Le secteur de la recherche s’est ainsi transformé radicalement au cours des siècles. De chercheurs affiliés à une université ou un institut, sans autre but que de celui de progresser dans la compréhension de la vie et de la matière, nous sommes passés aux scientifiques sponsorisés par l’industrie, dont le rôle consiste à développer le produit à vendre de demain. Avec pour conséquences que seuls les domaines les plus en phase avec l’économie trouveront sans peine les fonds pour tourner.

Cette quête du Graal de l’innovation induit à elle seule quantité d’obstacles à la diffusion des avancées scientifiques. Brevets jalousement conservés, données gardées secrètes, piratage industriel: tellement en lutte les uns contre les autres et dans la crainte que leurs résultats soient «volés» par d’autres, les chercheurs s’enferment et ne sont plus en mesure de se nourrir librement des avancées des autres pour progresser. Alors qu’Internet permettrait une recherche ouverte, coopérative, où les données et les progrès seraient diffusés en un clic à l’échelle mondiale, de multiples labos dépensent des millions pour faire la course à qui résoudra tel problème, découvrira telle molécule ou tel nouveau composant électronique. Un gaspillage et un frein au progrès que quelques rares instituts, influencés par l’open source en informatique, commencent à contrecarrer.3

La concurrence motive?

On entre là dans le domaine de la psychologie. À l’image du sport: c’est en courant face à d’autres que l’on arrive dépasser ses limites. Sans cela, on ferait toujours le minimum. La concurrence, c’est ce qui ferait la différence entre Usain Bolt, recordman mondial du 100 m, et un joggeur du dimanche. Peut-être, mais l’économie n’est pas un sport – du moins, elle ne devrait pas l’être. Car les conséquences de la défaite ne sont pas les mêmes. Croire que c’est en mettant sous pression des employés pour qu’ils atteignent des objectifs élevés, en donnant des bonus aux meilleurs d’entre eux qu’on obtient des personnes motivées dénote d’une vision très à court terme de la question. Ceux qui l’ont expérimenté se sont vite rendu compte que ce qui se produit après quelques temps, c’est une dégradation de l’ambiance de travail et de l’esprit d’équipe, accompagnée d’une série d’épuisements et de burnout. A l’inverse de la coopération, la concurrence détruit le lien social, lui-même nécessaire à notre propre épanouissement dans toute société quelle qu’elle soit.

Quand elle ne détruit pas la motivation, la concurrence l’entraîne dans ses plus tristes excès, notamment la tricherie. Un travers qui, dans un marché difficile ou en crise, se retrouve logiquement exacerbé. On en a eu les exemples récents avec certains traders indélicats, VW et autres amateurs de viande de cheval dans les lasagnes. Loin de représenter des exceptions, ces exemples sont l’expression même de la logique interne du système: le besoin de gagner à tout prix pousse tôt ou tard à tricher. On n’a pas assez pointé combien le scandale du logiciel truqueur des voitures VW est révélateur: qu’une société si importante mette sciemment en place un moyen de contourner la loi montre toute l’impunité que s’octroient les participants à l’économie de marché libérale pour garantir leurs profits. Cela n’a rien d’un dérapage fortuit à pardonner et qu’on est déjà en train d’oublier. On ne parle là que du premier gros poisson à se faire prendre sur le fait. Mais si un groupe comme VW l’a fait, on peut être certain que beaucoup d’autres pratiquent l’arnaque aujourd’hui dans leur propre domaine.

Fin de partie

Malgré son hégémonie actuelle, l’économie de marché n’a rien d’une panacée. Loin s’en faut. Immanquablement, le régime du tous contre tous se termine dans ce qu’on observe en fin de partie de Monopoly. Un joueur dispose de la grande majorité des propriétés et d’une somme d’argent considérable. Les autres ne font que jeter les dés, avancer et payer. Aucun moyen de renverser la situation selon les règles du jeu elles-mêmes. L’ennui total; et c’est précisément la situation que nous vivons aujourd’hui.

Un des derniers slogans forts issus des mouvements sociaux a été «Nous sommes les 99%». Une façon de rappeler que la très grande majorité des joueurs – et plus encore des joueuses! – aujourd’hui jouent le rôle de perdant-e-s, au profit d’une minorité disposant de toutes les cartes en mains (sous-entendu les fonds, les relais politiques, les droits de propriété et les revenus qui vont avec). Si nous voulons réellement améliorer notre quotidien, nous ne devons pas espérer un meilleur lancer de dés, une carte chance qui permettrait de nous élever dans la hiérarchie sociale (et, système de concurrence oblige, aux dépens des autres situés au-dessous de nous). Il faut changer les règles. Sortir du jeu où le plus fort (mais pas le meilleur) ressort vainqueur, laissant les autres au bord du chemin.4 C’est un impératif humain et écologique également.

L’abandon de la concurrence ne veut pas dire aller vers un système planifié et centralisé à la soviétique. Plusieurs types d’économies coopératives ont existé et sont actives aujourd’hui encore. Une piste pourrait être de s’inspirer du système des guildes du Moyen Âge, dans une version améliorée qui intègre également et à parts égales des représentants des consommateurs. C’est-à-dire un système ouvert, transparent et autogéré d’associations rassemblant l’ensemble des pratiquants d’un corps de métier. Disposant du monopole intérieur et décidant aussi des importations, l’association édicterait des règles sur le volume de production, la qualité et le prix à présenter, tout en soutenant activement ses membres en difficulté, à la manière d’un syndicat. Le débat démocratique qui se déroulerait en son sein devrait permettre de déterminer ce qui serait un juste prix autant pour le producteur que pour le consommateur. Le consommateur retrouverait ainsi un lien direct avec le producteur, sans l’intermédiaire de la publicité trompeuse ni du marchand prêt à tout pour écouler sa marchandise. Et sans les défauts d’une concurrence qui pousse à faire du chiffre et à la survie bien plus qu’à la satisfaction de celles et ceux à qui l’on vend.5

Quelle que soit la solution retenue, retrouver une forme de contrôle populaire sera la clé pour atteindre une économie morale et en accord avec son environnement. Le marché, lui, ne voit ni planètes ni humains, il ne voit que l’argent. I

 

  • 1. Voir la page «En quoi la politique de concurrence est-elle importante pour les consommateurs?» sur le site de la Commission européenne, http://bit.ly/2eJGDrq
  • 2. Selon les études de Emarketer, Statista et McKinsey&Cie.
  • 3. Lire S. Titz/FNS, «Science, ouvre-toi», Le Courrier du 3 octobre 2016.
  • 4. Il y a aussi la possibilité que les autres joueurs s’allient contre le dominant pour le faire perdre. C’est possible dans certains jeux, mais rendu volontairement difficile dans l’économie réelle par un effort continu d’individualisation de la société.
  • 5. Un tel système pourrait aujourd’hui représenter une solution viable pour les paysans producteurs de lait qui ne réussissent pas à faire face à la baisse des prix et sont dépourvus de poids devant les grands groupes qui achètent leur production. Ceci à condition de limiter l’importation étrangère, ce que beaucoup réclament déjà.
 

* Noms connus de la rédaction.

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