Samedi, 18 novembre 2017

La lente marche vers l’égalité

Mardi 27 septembre 2016

Après quinze ans de promotion de l’égalité dans les universités, la part de femmes professeures a doublé, mais reste très faible.

Les scientifiques comprennent une chose rapidement: difficile de mener une carrière académique sans travailler, parfois ou régulièrement, la nuit et le week-end. Sans effectuer de séjours prolongés à l’étranger, sans accepter d’emplois à durée limitée et de premiers salaires plutôt modestes. Combiné à des chances de succès incertaines, le tout peut décourager, notamment les femmes désireuses de fonder une famille.

De nos jours encore, les chercheuses «rencontrent souvent des difficultés plus grandes que leurs collègues masculins pour concilier vie professionnelle, vie de couple et de famille – ce qui affecte leurs chances de poursuivre une carrière universitaire», souligne le rapport «Couples à double carrière dans les universités suisses» de 2012. Ce dernier a évalué la troisième phase du programme de la Confédération «Egalité des chances entre femmes et hommes dans les universités suisses». Lancé en 2000, il est placé aujourd’hui sous la houlette de Swissuniversities et bénéficie chaque année de plusieurs millions de francs.

Depuis, bureaux de l’égalité et plans d’action en faveur de l’équité des chances ont vu le jour dans les hautes écoles. Le nombre de places de crèche dans les universités a augmenté, parfois doublé. Des programmes de mentorat ont été mis sur pied, tout comme des encouragements ciblés pour les femmes au niveau postdoc. Le Fonds national suisse s’engage depuis 2001 afin de suivre une perspective d’égalité des chances dans ses instruments, notamment avec des subsides «Egalité» et, dès 2013, avec des mesures d’allègement pour les femmes et les hommes assumant des responsabilités familiales. D’innombrables évaluations et rapports documentent les efforts menés ces quinze dernières années.

L’effet conjoint de ces mesures: depuis 2002, la part de professeures a doublé, passant de 9,7% à tout juste 20% en 2013. En comparaison européenne, la Suisse arrive en milieu de peloton. En 2015, 37% des chaires dans les universités helvétiques ont été repourvues par des femmes.

Reste que notre pays n’a pas atteint son objectif de 25% de professeures en 2016. «Pour la Suisse, ce n’était pas très réaliste», analyse Martina Weiss, secrétaire générale de Swissuniversities. L’Office fédéral de la statistique prédit qu’il faudra attendre au moins 2023 pour y parvenir. Martina Weiss invite à ne pas se fixer sur un chiffre de référence; elle juge plus pertinent d’observer comment chaque haute école ou faculté évolue, afin de pouvoir faire des distinctions entre les disciplines. L’Université de Saint-Gall a par exemple multiplié par trois sa part de femmes depuis 2000 – elle est de 12,8% aujourd’hui.

L’objectif de 40% de professeures assistantes est réalisable. Les progrès sont particulièrement visibles en sciences humaines et sociales, qui connaissent des proportions de femmes élevées: «La part de professeures y atteint parfois 50%», indique Marina Weiss. La Suisse romande a aussi une certaine avance par rapport à la Suisse alémanique. Les femmes y travaillent souvent à 80%. Autre élément notable: l’Université de Genève a introduit un quota obligatoire de 30% de femmes dans les listes de candidats sélectionnés pour une nouvelle nomination. Si cet objectif n’est pas atteint, la faculté doit se justifier devant la direction de l’université. Son homologue lausannois prévoit de lui emboîter le pas dès 2017.

Dans l’ensemble, les chances de succès des femmes dans le monde académique se sont donc un peu améliorées au cours de la dernière décennie et, avec elles, les conditions permettant de concilier famille et carrière. Toutefois, le changement culturel et organisationnel ne s’impose que lentement au niveau des instituts. «Il faudra encore s’armer de patience», avertit Martina Weiss. La direction d’une université peut bien signaler qu’elle encourage le travail à temps partiel et le job sharing: au final, seuls les supérieurs hiérarchiques dans les facultés et les instituts ont le pouvoir de concrétiser cette volonté.

Et il reste encore beaucoup à faire. «Les jeunes chercheuses ne revendiquent souvent pas leur droit à un subside et à un temps partiel, car leurs supérieurs sont également leurs partenaires de recherche», explique Patricia Felber. Cette spécialiste de géographie sociale coordonne plusieurs programmes de mentorat et a rédigé le rapport «Evaluation de la situation des carrières des femmes scientifiques en Suisse» des Académies suisses des sciences. A cela s’ajoute le fossé entre le taux d’occupation prévu dans le contrat et l’engagement exigé de manière informelle – un obstacle pour les jeunes familles. De fait, coordonner carrière et vie de famille nécessite toujours beaucoup de volonté et de créativité.

«Il serait temps de démystifier la carrière académique», estime Patricia Felber, en évoquant la mauvaise conscience de nombreux chercheurs lorsqu’ils quittent leur bureau à 17 heures. Avant de dire tout haut ce que de nombreux scientifiques n’osent même pas penser tout bas: «Au final, travailler à l’université reste juste un boulot.»

 

* Paru dans Horizons n°110, septembre 2016, FNS, www.snf.ch/fr/

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