Vendredi, 20 octobre 2017

Un leurre de tissu

Jeudi 18 août 2016

La France s’enflamme pour un bout de tissu. On se pince pour y croire. Plusieurs municipalités prennent des arrêtés pour interdire le burkini – ce maillot de bain islamique qui couvre l’entier du corps – sur leurs plages. La police des vêtements, à défaut des mœurs, patrouille sur les plages méditerranéennes.
Il semble s’agir d’une urgence absolue. La République est en danger. Le premier ministre dit son soutien à la mesure. Le Conseil d’Etat – la plus haute instance de droit française – est saisi.

On a les priorités que l’on mérite. Pendant ce temps, le droit du travail est dérégulé et des pans entiers de la population un peu plus poussés vers la précarité. La ficelle est grosse mais elle semble fonctionner. On nous rétorquera que l’un n’empêche pas l’autre et qu’il faut bien lutter contre le terrorisme et les dérives islamistes.
C’est oublier que cette nouvelle prohibition relève de l’amalgame et de l’essentialisme qui voit dans toute pratique rigoriste de l’islam la voie naturelle vers le terrorisme.

On peut certes trouver grotesque ou pénible cette pseudo-pudeur qui pousse à s’habiller de la sorte et considérer ce type d’accoutrement comme un signe d’asservissement de la femme. Mais cela ne devrait pas nous faire dévier de nos valeurs fondamentales. Celles de la liberté de pensée et religieuse à la base de la démocratie.

L’État n’a pas à nous imposer des codes vestimentaires en dehors d’impératifs de sécurité – la burqa, elle, peut être jugée criminogène car permettant de se dissimuler. Certains y ajoutent la morale, mais celle-ci est très relative: dans les pays nordiques, le nudisme est pratiqué sur les plages et ne choque personne, à Berlin il est même pratiqué au centre-ville dans les parcs.  

Ce détournement des principes de la laïcité donne surtout l’illusion d’agir contre une menace lancinante, alors que son efficacité est nulle. Pire, en stigmatisant une partie de la population, elle décourage cette dernière à se reconnaître dans les valeurs communes de la République et encourage les replis communautaires qui sont, eux, à risque.

En lien avec cet article: 

La burqa, un prétexte pour attaquer l’islam, selon Martine Brunschwig Graf

L’initiative anti-burqa de la droite dure est un prétexte pour s’attaquer à l’islam, estime la présidente de la Commission fédérale contre le racisme (CFR), Martine Brunschwig Graf. Et le débat actuel est inquiétant, car il mène à des dérapages et discriminations. «Les visages cachés me gênent, mais la question ne doit pas nécessairement faire l’objet d’une interdiction. ...

Le Conseil d'Etat suspend l'interdiction du burkini

La plus haute juridiction administrative avait été saisie en urgence par la Ligue des droits de l'homme (LDH) et le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), pour qui ce type d'arrêté, pris dans plusieurs dizaines de villes balnéaires depuis fin juillet, est "liberticide".   "A Villeneuve-Loubet, aucun élément ne permet de retenir que des risques de trouble ...
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Portrait de benjneb

Trop concéder

Merci pour cet éditorial nécessaire, qui rappelle combien absurde, rasciste et liberticide est cette intervention de l'Etat dans les pratiques vestimentaires de ses citoyens. Il concède cependant trop: non pas aux prétendus dangereux idéaux qui se cacheraient derrière ce choix vestimentaire, mais aux discours dominants  – tantôt problématiquement universalistes (voire impérialistes), tantôt platement reltivistes – qui légitiment insidieusement la problématisation et partant, l'interdiction, de ce qui reste avant tout un maillot de bain.

Ainsi, si l'on peut effectivement trouver le burkini "grotesque" ou "un signe d'asservissement de la femme", c'est dans le sens où avoir et exprimer cette opinion est protégé par la liberté d'expression. Cela n'implique pas qu'il s'agisse d'une simple question de goût ou de perspective, et en l'absence d'une plus grande connaissance du sujet – et crucialement, de l'opinion des premières concernées – on ferait bien de faire preuve de pudeur intellectuelle en ne (dis)qualifiant pas de "pseudo" celle invoquée par les adeptes de ce maillot sous de vagues prétextes (ici: pseudo-)féministes.

Pareillement, que les Scandinaves arpentent les plages nus, et que les Allemands adoptent cette pratique jusque dans les parcs de la capitale n'implique pas que la morale soit relative, mais seulement que les conventions sociales varient, ce qui n'étonnera personne.

Nul besoin donc d'invoquer le relativisme moral, ni de sous-entendre que la mode islamique est misogyne, pour se dresser contre la dernière entrée dans le trop long catalogue des dérives identitaires des petits gouvernants français.

Portrait de Pilou74

Nudisme et burqa, vraiment ??

Ah ! Quel courage, quel engagement et quelle souplesse ! Réussir, magie d’un navigateur internet, à placer côte à côte, un édito de cette trempe et un dossier intitulé « 8 mars, le patriarcat jusqu'à quand » est en soi un bel hommage à Giulia Steingrubber. Je vous rejoins, Monsieur Bach, sur deux points : cette polémique en France est ridicule – et en ce sens merci de lui avoir permis de traverser la frontière – et l’interdiction ne mènera probablement nulle part – et de toutes façons, d’ici là on sera passés à autre chose. Mais franchement, comparer la burqa et le nudisme…

Pourquoi vous, Le Courrier, d’habitude si prompts à dénoncer toute forme de misogynie – surtout lorsque celle-ci est latente – et si enclins à débusquer les plus subtiles structures d’oppression, faites tout à coup semblant de ne pas voir ce qui crève les yeux ? Pourquoi, d’un coup d’un seul, diluer tout cela dans une grande marmite de relativisme culturel et considérer qu’il n’y a aucun jugement moral que l’on puisse porter ? Pourquoi ne pas porter, à l’égard de ces personnes qui défendent l’idée que la dignité d’une femme tient dans le fait qu’elle cache son corps, le même jugement que celui qu’on aurait légitimement porté au beauf du fond de la Normandie qui explique que « c’est quand même le rôle de la femme de s’occuper des gosses », ou encore celui du curé qui explique qu’une femme digne est une femme vierge au moment du mariage ?   

Certes, et de manière tout-à-fait revendiquée, ces personnes sont musulmanes. Et en cela, probablement discriminées dans beaucoup d’aspects de leur existence aujourd’hui en France. Mais pour autant, il ne faut pas forcément en faire des victimes absolues, inaccessibles à toute critique parce qu’ayant déjà tellement souffert. Les considérer pleinement comme Françaises passerait sûrement aussi par-là. Ca les sortirait peut-être aussi un peu de cet autre essentialisme, qui revient à dire que « oui, ils sont misogynes, mais bon, un peu comme tous les arabes, et chez ces gens-là ça ne veut pas dire la même chose ».   

Non, le nudisme et la burqa ne sont pas comparables et oui, on peut attaquer la burqa sur un plan moral. Le simple aspect sécuritaire lié au fait de dissimuler son visage (point qui n’est bizarrement jamais évoqué pour les skieurs dont le visage n’est pas non plus toujours très visible en station) permet de s’en sortir à bon compte. Car, jusqu’à preuve du contraire, personne n’a jamais été considéré comme indigne parce que ne pratiquant pas le nudisme, ce dernier peut se pratiquer quelle que soit son identité de genre, et aucun pays n’a encore rendu le nudisme obligatoire (Captain Obvious pour vous servir).

La burqa n’est pas simplement un habit. Elle vous rend indiscernable dans l’espace public (contrairement aux tenues de skis, c’est pas franchement varié question coloris) et les femmes qui la portent ne peuvent alors être identifiées que par la présence de leur mari, de leur père, de leur frère ou de toute autre personne ayant plus ou moins autorité sur elles (Patriarcat, jusqu’à quand !). La burqa n’est ni plus ni moins que la négation de l’existence des femmes en tant qu’individus libres et autonomes dans l’espace public. Et de ce point de vue, on a peut-être le droit de porter un jugement moral dessus.

La burqa, comme le burkini, les horaires séparés, etc. ne sont pas des revendications de l’islam mais du salafisme. Ce courant religieux est aujourd’hui le plus riche du monde, il est à peu près à l’islam maghrébin d’il y a trente ans, ce que le fondamentalisme orthodoxe russe est au protestantisme genevois. Il prend effectivement très bien dans les territoires désertés par l’Etat et on a peut-être le devoir de ne pas s’en réjouir.

A l’heure où de nombreux intellectuels de gauche, en Tunisie, au Maroc, en Turquie pour ne citer que ces pays, dénoncent et condamnent fermement ce retour au religieux, ce genre de relativisme leur colle un grand coup de poignard dans le dos.

Serait-il possible de trouver une voie à gauche qui, sans céder aux fantasmes de chocs civilisationnels d’une extrême droite nostalgique d’une France blanche et judéo-chrétienne, ne se satisferait pas non plus de la paresse intellectuelle de ce genre de position ?
Bisous bisous !

Portrait de O'Timmin

Re: Trop concéderNudisme et burqa, vraiment ??

On se pince pour y croire? Pas tant que ça, finalement. En d'autres temps, peut-être, mais aujourd'hui, à l'heure où l'extremisme isalmique frappe aveuglément, dévoilant l'ampleur de son intolérance et sa folie destructrice à la face du monde, je frémis à l'idée que les valeurs qu'il porte aux nues puissent se frayer un chemin dans nos démocraties occidentales. J'ai beau me senitr plus à gauche qu'à droite, m'efforcer de rester objective et de ne pas déraper vers des idéologies populistes, je suis à bout. Le burkini m'arrive à ce moment précis comme une claque en pleine figure, une provocation (de trop). En tant que femme, je subis les inégalités du monde occidental avec le fébrile mais ferme espoir que celles-ci finissent par disparaître totalement. La charge symbolique d'un burkini est, dans le contexte actuel, tout simplement insupportable. Les valeurs qu'ils véhiculent renvoient à l'oppression de cette dernière, cela même quand on apprend que certaines femmes en feraient librement le choix. Notre société se trouve face à un dilemme : la tolérance dans laquelle elle aimerait pouvoir évoluer doit-elle tolérer l'intolérance extrême envers les femmes et leurs attributs véhiculée par ce symbole? Cela paraît absurde. Alors non, aucun besoin de me pincer pour y croire. Je refuse de balayer la polémique d'un revers de main pétrie de bonne conscience comme je l'aurais fait il y a encore pas si longtemps. Même si je ne pense pas que l'interdiction du burkini soit le remède et que je crains même qu'elle ne soit contreproductive comme bien des interdictions, la polémique, elle, n'a rien de suprenant et elle me paraît légitime.