Dimanche, 24 septembre 2017

L’art en zone grise

Lundi 13 juin 2016

Essayez, pour rire: si vous allez à Art Basel, qui ouvre ses portes jeudi, demandez le prix des œuvres, en pointant les pièces potentiellement chères, chez les Gagosian, Air de Paris, Sperone, Hauser & Wirth et autres poids lourds du marché de l’art. Dans les box feutrés des galeries – des espaces loués jusqu’à 100 000 francs la semaine –, derrière leur MacBook Air alu, les assistant-e-s prendront un air peiné: désolé, ce genre d’information n’est pas public. Au mieux, si vous semblez bankable, ils pointeront leur stock d’estampes – une sérigraphie de Jeff Koons pour 2000 francs, alors qu’elle est tirée à 1000 exemplaires, la bonne affaire...

Un magasin qui n’affiche pas ses prix: ce paradoxe résume à lui seul l’opacité de la plus importante foire d’art du monde, à visiter du 16 au 19 juin à la Messe de Bâle; et, plus généralement, souligne ce qui cloche dans un marché de l’art encore largement épargné par les contrôles en tout genre, où délits d’initiés, enchérissements fictifs ou fraude au fisc sont monnaie courante, comme nous l’avons souvent écrit.

Les grosses galeries ne dévoilent pas leurs prix parce qu’elles ne sont pas obligées de le faire, et parce qu’elles ne sont pas intéressées par celles et ceux qui visiteront Art Basel dès jeudi. Leur clientèle habituelle vient avant, durant les journées VIP, en début de semaine – et les œuvres achetées repartiront tout de suite, pour un montant discuté en marge de la foire, réglé loin des regards indiscrets. Le contrôle de la cote des artistes est à ce prix: exclu de vendre à n’importe qui, fusse-t-il parfaitement solvable, au risque de reventes inconsidérées, faisant baisser la valeur d’un artiste. Pour le coup, personne ne sait trop ce qui s’échange dans les grandes foires – ni les organisateurs, qui n’exigent pas de comptes, ni le fisc, guère au courant de toutes les transactions.

Mais qu’importe: dès jeudi, les quelque 90 000 visiteurs qui se presseront à Art Basel pourront voir «le plus beau musée du monde», comme le décrivait un confrère il y a quelques années. Encore faut-il apprécier les visites sur moquette, les expositions fragmentées et les accrochages qui n’en sont pas, dans un brouhaha constant et au milieu d’employés de galeries pompettes dès 16h. Reste que oui, il y a de nombreuses belles œuvres dans la foire, notamment dans sa section pour productions XXL «Unlimited». Et comme elles sont largement trop chères pour les institutions publiques, la majorité partira dans des collections privées ou des box de ports francs. Pour certaines d’entre elles, on ne les reverra plus jamais, à part peut-être pour quelques secondes, dans une vente aux enchères à Londres ou à Hong Kong. Très maigre consolation: là au moins, le prix estimé sera affiché, c’est forcé.

 
Le Courrier
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