Vendredi, 22 septembre 2017

Payer les écrivains? Une question politique

Vendredi 10 juin 2016

La polémique enflamme la presse et les réseaux sociaux depuis quelques jours: faut-il rémunérer les écrivains pour leurs prestations aux salons du livre et autres manifestations littéraires, ou considérer ces rencontres comme une occasion de promouvoir leurs livres pour laquelle ils devraient déjà se montrer reconnaissants? Sébastien Meier, jeune auteur lausannois, défend la première option dans une tribune parue dans Le Temps, dénonçant les conditions dans lesquelles il a été accueilli au dernier Salon du livre de Genève – ni rémunération, ni défraiement pour ses frais de transport. Pascal Vandenberghe, directeur des librairies Payot, a aussitôt réagi: s’insurgeant contre le terme de «micro-mafia» employé par l’écrivain pour parler de la chaîne du livre qui se serait organisée au détriment des auteurs, il mettait en avant le fait que les payer obligerait les organisateurs à limiter leur programmation ou à n’inviter que des plumes connues attirant les foules. Le débat fait rage sur le net.

Il ne s’agit pas ici d’opposer les écrivains aux libraires et éditeurs, qui effectuent un travail considérable. Mais de fait, la production littéraire fait vivre toute la chaîne du livre... sauf ceux qui en sont la source. Le constat n’est pas nouveau: nous en parlions dans ces colonnes en 2005 déjà, sans susciter de réactions. Que le monde du livre s’enflamme aujourd’hui est bon signe: depuis quelques années, la Suisse romande témoigne d’une effervescence littéraire inédite, où l’apparition de nouveaux auteurs et éditeurs est allée de pair avec la multiplication des rencontres publiques. Logique, donc, que ceux qui animent cette vie culturelle demandent davantage de professionnalisme et de reconnaissance, le temps passé sur les routes et dans les débats étant par ailleurs pris sur celui du travail salarié et de l’écriture. En Suisse alémanique, la question ne se pose plus depuis longtemps, les écrivains tirant de leurs prestations des revenus précieux qui complètent les droits d’auteur.

Reste qu’il faut en effet distinguer entre vernissages promotionnels et débats littéraires, et que les écrivains romands ne se font pas d’illusion: il est rarissime, ici comme en France, de pouvoir vivre de sa plume, et avoir un métier «à côté» est aussi gage d’indépendance. Ce que demandent nos auteurs, c’est avant tout que leur activité cesse d’être considérée comme un simple hobby. Fondamentalement, ils posent la question du statut des intellectuels en Suisse romande, et de la valorisation du travail de création et de recherche – car les essayistes ne sont pas mieux lotis. Leurs interventions ne demandent-elles aucune préparation, comme le glisse Isabelle Falconnier? La présidente du Salon du livre de Genève, également responsable de la politique du livre de la Ville de Lausanne et journaliste à L’Hebdo, oublie que ce sont ses années d’écriture qui permettent à l’auteur d’offrir densité de pensée, profondeur de contenu, vision singulière du monde et de la langue. Non, il n’est pas qu’un représentant de son livre-produit!

Plusieurs associations littéraires le savent et ont adapté leurs budgets. A Genève, les pouvoirs publics sont acquis à la cause et bibliothèques municipales ou Maison de Rousseau et de la littérature paient leurs invités. Il est temps de sortir d’une vision purement promotionnelle des interventions des auteurs pour valoriser le travail que celles-ci exigent et reconnaître leur rôle culturel. C’est aussi une question de vision politique.

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