Vendredi, 15 décembre 2017

Hors des églises, le Tout-Puissant a la cote

Vendredi 29 avril 2016
La croyance en une puissance supérieure est fréquente en Suisse.
DR

En Suisse, la vie spirituelle est éclectique et féminine, relève l’OFS. Et le recours aux institutions ponctuel.

Désertion des églises ne signifie pas abandon de la foi. C’est ce que prouve pour la première fois et à large échelle une étude de l’Office fédéral de la statistique sur la langue, la religion et la culture 2014, publiée le 22 avril. Un premier chiffre pour le démontrer: dans notre pays, près d’une personne sur deux affirme croire en un Dieu unique, et une sur quatre en une sorte de puissance supérieure. Ce alors qu’un cinquième de la population (22%) se dit sans confession. «Croyances, pratiques et appartenances ne sont plus forcément liées. Ce que nous pressentions est confirmé par cette étude», relève Irene Becci Terrier, professeure assistante à l’Observatoire des religions en Suisse et à l’université de Lausanne (lire ci-desssous).

La foi, ressource importante

Même parmi les personnes qui ne se reconnaissent dans aucune institution, une sur dix affirme croire en un Dieu unique et près d’un tiers en une puissance supérieure. Les croyances de type ésotérique ont également la cote: parmi les personnes sans confession, 41% des individus interrogés par l’Office fédéral de la statistique estiment que des personnes possèdent un don de guérison ou de voyance, et ils sont 29% à affirmer l’existence d’une vie après la mort. Ainsi, la spiritualité tient toujours une place prépondérante. Elle est d’ailleurs reconnue comme une ressource par 56% des personnes interrogées tandis que 47% l’estiment importante face à la maladie, et 47% dans l’éducation des enfants.

Cette spiritualité est particulièrement diversifiée au sein même des Eglises. Un cinquième des catholiques et près d’un tiers des protestants s’identifient à la croyance en une sorte de puissance supérieure et non en un strict monothéisme strict, porté principalement par les communautés évangéliques et les musulmans (la croyance en un seul Dieu est affirmée par 92% et 90% des personnes rattachées à ces communautés). «Les croyances et les pratiques venues d’autres horizons tels que le yoga forment un syncrétisme qui s’invite jusque dans les institutions bien établies, ce qui n’était pas forcément le cas il y a quelques années», commente Irene Becci Terrier.

Mariages et enterrements

La croyance et l’appartenance ne vont ainsi plus forcément de pair, et les lieux de cultes traditionnels sont désormais fréquentés principalement pour de grands événements qui continuent à marquer l’identité sociale, comme les baptêmes, les mariages et les enterrements. Ce phénomène que l’on pressentait est désormais chiffré par l’OFS, qui relate que deux tiers des personnes interrogées se sont rendues au maximum cinq fois dans l’année dans un lieu de culte pour y suivre un service religieux collectif. Et parmi celles et ceux qui ont mis les pieds à l’Eglise entre une et cinq fois au cours des douze derniers mois, l’écrasante majorité l’a fait à l’occasion d’un mariage, d’un enterrement ou d’un baptême.

Cette désaffection ne touche pas que les lieux de culte chrétiens. Ainsi, près d’un musulman sur deux (46%) n’a participé à aucun service religieux collectif au cours des douze derniers mois, un chiffre qui va à l’encontre de bien des idées reçues sur la supposée religiosité de cette communauté.

Prières évangéliques

Le désamour pour le religieux ne s’exprime pas qu’à travers l’absence à la mosquée: les musulmans sont proportionnellement plus nombreux à n’avoir jamais prié au cours des douze derniers mois que les protestants (34%) et les catholiques (26%). Chez les communautés évangéliques, c’est tout le contraire. Près des trois quarts de ces croyants suivent un office religieux au moins une fois par semaine, un tiers prie plusieurs fois par jour et la moitié presque tous les jours.

En matière de guérisseurs, la Suisse connaît un étonnant Röstigraben. Y recourir est plus populaire en Suisse romande qu’en Suisse alémanique et en Suisse italienne (13% contre 4% et 5%).

 

Les femmes, spirituelles

L’étude menée par l’Office fédéral de la statistique OFS (lire ci-dessus), montre que la spiritualité et la religion sont particulièrement investies par les femmes: elles sont 35% à prier (presque) tous les jours, contre 20% des hommes. Elles croient aussi davantage en l’existence d’une force supérieure guidant la destinée, aux anges et au don de voyance, et pratiquent davantage d’exercices spirituels. L’étude s’intéresse aussi aux restrictions alimentaires. Eclairage, avec Irene Becci Terrier, professeure à l’Observatoire des religions en Suisse et à l’université de Lausanne

Selon cette étude, les femmes ont des pratiques spirituelles différentes des hommes. Comment l’expliquez-vous?

Irene Becci Terrier: Les femmes sont restées longtemps confinées à la sphère privée, propice à la religion. Leur rôle d’éducatrices et de soignantes les a incitées à investiguer les questions telles les relations, la mort, le dévouement, la gratuité, questions que les religions thématisent. Mais parce qu’elles ont été tenues à l’écart du pouvoir religieux, c’est naturellement qu’elles ont cherché des réponses dans d’autres approches spirituelles, telles l’astrologie, le yoga, la kundalini.

Cette nouvelle étude recoupe-t-elle les autres recherches déjà parues sur la religion en Suisse?

Elle s’appuie sur des études précédentes mais introduit des variations, par exemple sur la question de la fréquentation des services religieux. «Occasionnelle» dans l’une, l’assiduité pourra être «élevée» dans une autre, car le contexte interrogé est différent. A noter que l’Enquête sur la langue, la religion et la culture de l’OFS a eu lieu pour la première fois, nous n’avons donc pas encore de comparatif à établir.

L’étude montre que la religion ou la spiritualité intervient aussi dans les habitudes alimentaires.

Elle impacte l’orientation politique, la vie professionnelle, l’éducation des enfants, par exemple, et dans une moindre mesure l’alimentation. Cette influence peut s’exprimer de façon tout à fait privée. L’importance du phénomène (13% des personnes interrogées) indique que plus d’une appartenance religieuse est concernée.

Comment la spiritualité a-t-elle été définie dans cette étude?

L’OFS a laissé juges les personnes interrogées, qui se sont dites elles-mêmes «religieuses» ou «spirituelles».

En matière de spiritualité, y a-t-il opposition ou complémentarité avec l’institution?

Pour certaines des personnes interrogées, il y a opposition. Elles considèrent que leur spiritualité ne peut être conjuguée avec les rituels de l’institution religieuse. Mais nombreuses sont aussi celles qui participent aux rituels institutionnels et les vivent à leur façon.

Les institutions se sont-elles adaptées à cette évolution?

Au sein des Eglises, le registre de la spiritualité fait son apparition. «Refait» serait plus juste puisque cette dimension a existé dans les Eglises. Le «sermon» est décliné en «méditation», des ballades méditatives sont organisées dans la nature, etc. L’évolution est visible notamment dans le discours sur l’écologie: il souligne l’importance d’une «transition intérieure», par exemple, et plus seulement celle de la «responsabilité» de l’être humain à l’égard de la création.

Propos recueillis par Dominique Hartmann

Micro-trottoir: leur foi en deux mots

Lara Itaoui, 26 ans, étudiante, VD, musulmane

«Je ne porte pas le voile et je mange du porc. Je crois en Dieu, mais je ne suis pas pratiquante.» Lara Itaoui a grandi dans une famille musulmane, avec un père agnostique et une mère non pratiquante. «Je suis née musulmane et le suis restée». Même si elle ne pratique pas sa religion, Lara Itaoui l’assume pleinement. «Quand on me charrie sur les extrémistes, je réponds qu’ils interprètent mal le Coran.»

Benjamin Vaytet, 23 ans, étudiant, NE, réformé-évangélique

«Je ne fais pas de différence entre ma vie spirituelle, intellectuelle et psychique, Les trois domaines sont intimement liés». La spiritualité a toujours fait partie de la vie de Benjamin Vaytet. «Je chante, je prie ou je lis. Plusieurs fois par jour selon mes besoins.» Bien qu’il soit aussi à l’aise dans une Eglise réformée qu’évangélique libre, il juge que «l’accent de la spiritualité vécue est plus fort dans les Eglises évangéliques, mais comme tout type d’institution, il y a des choses bonnes d’autres regrettables».

Sarah Blanc, 37 ans, psychologue, VD, taoïste

«Le taoïsme est une pensée qui touche toutes les sphères de l’existence et la spiritualité fait partie intégrante de ma vie». Sarah Blanc est adepte de cette philosophie depuis fin 2013. «Je participais à des cours de Qi Gong, une gymnastique traditionnelle chinoise et lors d’un séminaire, j’ai fait la rencontre de maîtres taoïstes. J’ai tout de suite ressenti une très forte résonance au niveau de mon cœur. J’avais l’impression d’avoir enfin rencontré des personnes qui pensaient comme moi.» Protestinfo

 
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