Mercredi, 22 novembre 2017

Etrange humanité

Lundi 14 septembre 2015

La vie artistique genevoise, frontalière et vaudoise vient d’être secouée par le festival de La Bâtie, qui s’est achevé samedi. Car tel est un peu le rôle de la création scénique d’aujourd’hui, comme d’hier. Femme de son temps, l’intrigante Gisèle Vienne était son invitée d’honneur. D’où le fil rouge d’une 39e édition nouée autour de «l’étrange». C’est ainsi qu’on qualifie parfois ses spectacles aux antipodes les uns des autres, à défaut de pouvoir en sortir avec les idées claires. Il arrive qu’ils misent particulièrement sur les effets visuels, comme son magnifique et troublant This is how you will disappear, présenté en ouverture du festival. Dont on confirme que «l’hallucination scénographique» annoncée par sa directrice, Alya Stürenburg Rossi, n’était pas un vain mot.
Si Gisèle Vienne, passée par la philo, intrigue – elle possède outre la casquette de metteure en scène, chorégraphe et plasticienne, celle de marionnettiste –, c’est aussi parce qu’elle parsème souvent ses créations de déroutantes figures, entre poupées et mannequins. La représentation du corps est au cœur de ses interrogations de créatrice. Elle l’était aussi pour Maya Bösch, metteure en scène genevoise d’origine américano-zurichoise – l’ancienne codirectrice du Théâtre du Grütli à Genève (alors rebaptisé «Grü») a reçu l’un des Prix suisses de théâtre 2015, dont on salue la récente mise sur pied, en 2014.
Que nous dit Maya Bösch dans sa pièce Tragedy Reloaded inspirée des Exilées d’Eschyle? Que la tragédie d’hier, du temps des Grecs, est aussi celle d’aujourd’hui. Que les Danaïdes devaient fuir l’Egypte et le mariage forcé. Et que leur chemin d’errance vers leur patrie d’Argos était un parcours de terreur. Transcendant les siècles avec elles, on a suivi leurs pas depuis l’espace du rez-de-chaussée du Flux Laboratory, à Carouge, où démarrait leur performance, pour arriver finalement à l’étage. Là, derrière une vitre, ces mêmes femmes révoltées affichaient leur corps bradé au plus offrant dans notre société marchande bien actuelle. Sur les textes d’Elfriede Jelinek, l’appât du sexe faisait écho au viol latent à l’époque d’Eschyle.
L’artiste ne croise pas toujours par son art les dérives de nos sociétés, contemporaines ou non. Mais quand il le fait, et qu’il le fait bien, son talent imprime d’autant mieux la rétine et les esprits. Demain, pour ouvrir la saison du Théâtre du Loup, à Genève, le metteur en scène Patrick Mohr nous embarquera sur les traces des migrants en quête de leur Eldorado. L’épopée écrite par Laurent Gaudé y célébrera, au son de la kora, le parcours légitime d’autres exilés. Et la soif de solidarité. Rien d’étrange à cela, si ce n’est un regard responsable et humain, sur l’humain. Et si, parmi nos politiques les plus récalcitrants, certains avaient la bonne idée d’errer davantage du côté des salles de spectacle?

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