Mardi, 12 décembre 2017

Patrimoine: la tentation de vendre

Lundi 20 octobre 2014

L’affaire semble pliée. Le Portugal veut à tout prix vendre aux enchères un lot unique de 85 œuvres du peintre espagnol Joan Miró. Une décision entérinée par la direction générale du patrimoine: elle s’est prononcée fin août contre un classement de ces œuvres tombées dans le giron de l’Etat en 2008, lors de la nationalisation du Banco Português de Negócios en faillite. Or avec la grave crise que connaît le pays, son gouvernement estime que les quelque 45 millions de francs que pourrait rapporter la vente, selon une estimation de Christie’s, sont bons à prendre. Ils compenseront une partie, même infime, des milliards engloutis dans le sauvetage de la banque.
A l’autre extrémité de l’Europe, la Grèce réclame depuis les années 1830 la restitution par la Grande-Bretagne de la frise du Parthénon conservée au British Museum. Le sujet intéresse à nouveau la presse, l’avocate Amal Alamuddin, récemment mariée au plus caféiné des acteurs hollywoodiens, faisant partie des avocats représentant les intérêts des Hellènes – elle vient ces derniers jours d’effectuer une visite hyper-médiatisée à l’Acropole. Pour mémoire, les plaques de marbre signées Phidias avaient été achetées par un lord anglais au début du XIXe siècle. Une transaction contestée: la région était alors sous occupation ottomane et le pouvoir ne représentait donc pas les intérêts des Grecs, estime Athènes, rappelant au passage que ces frises sont un élément essentiel de son patrimoine culturel et historique. Londres juge au contraire que la vente était parfaitement légale.
Les deux exemples ont-ils un rapport? Comparaison n’est pas raison, pourrait-on objecter, s’agissant d’un côté d’un patrimoine national millénaire et de l’autre de toiles acquises par un tiers privé, revenues à l’Etat par le biais d’un sauvetage. Des peintures qui, en outre, ne sont pas portugaises – tout au plus peut-on mettre en avant leur appartenance à l’héritage ibérique. Pour autant, un Etat a-t-il le droit de se défaire de ses biens culturels, lorsque la légalité de leur acquisition n’est pas remise en question? Et à l’inverse, une collectivité publique fortement endettée, qui peine à subvenir aux besoins élémentaires de sa population, peut-elle se permettre de ne pas revendre ces œuvres?
S’il semble aujourd’hui évident que la frise du Parthénon n’aurait jamais dû quitter la Grèce, l’exemple portugais n’est peut-être pas si différent, en définitive. A Athènes comme à Lisbonne, c’est une instance illégitime qui prend la décision de se défaire d’objets culturels d’importance: un gouvernement d’occupation et un pouvoir politique de passage. On est à chaque fois guidé par des considérations économiques – il s’agit de se faire un peu d’argent, dans le cas portugais à cause d’une austérité aigüe imposée par les créanciers du pays. Sans se lancer dans un débat sur la pertinence de garantir l’inaliénabilité – ou non – des héritages culturels, il semble évident que cette vente ne relève en rien d’une réflexion patrimoniale globale, bien au contraire. Espérons qu’il ne faudra pas attendre qu’une avocate médiatique, au siècle prochain, le rappelle au Portugal.

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