Dimanche, 24 septembre 2017

Après le silence, les aveux d'impuissance

Lundi 25 novembre 2013

FRANCE • Face aux insultes racistes qui ont ciblé la garde des Sceaux, Christiane Taubira, le milieu intellectuel s’est fourvoyé, à de rares exceptions près, dans des propos révélateurs de l’enracinement de l’idéologie raciale au sein de la société française, analyse Laurence Mazure.

Depuis l’adoption, le 23 avril 2013 de la loi autorisant le mariage pour tous, la ministre française de la Justice Christiane Taubira fait face à des vagues incessantes d’insultes racistes et sexistes. Et depuis le 17 octobre, les faits s’accélèrent et s’accumulent. Il a fallu toutefois attendre un mois entier, le 17 novembre, pour que des intellectuels se mobilisent aux côtés d’organisations pour dénoncer la montée du racisme.

Rares sont ceux qui se sont exprimés avant la mi-novembre. Quand ils l’ont fait, les propos étaient souvent troubles. Il faut revenir sur les faits, le temps perdu et les rhétoriques inappropriées car ils sont les signes d’un délabrement politique et social coïncidant avec une grave montée de l’extrême droite sur fond de crise économique.

Le 17 octobre, lors d’un reportage d’«Envoyé spécial»1 sur France 2, Anne-Sophie Leclere, candidate du parti d’extrême droite Front National aux municipales à Rethel (Ardennes), montre le collage qu’elle a diffusé sur le réseau social Facebook: à gauche, la photo d’un singe avec, en légende, «à 18 mois»; à droite, une photo de Mme Taubira, «maintenant». Tout en déclarant «non, non, ça n’a rien à voir avec du racisme», elle dit au sujet de la ministre «c’est une sauvage». Le samedi 19 octobre, Mme Taubira dénonce «la pensée mortifère et meurtrière du parti de Marine Le Pen». Le 20 octobre, la leader du Front National rétorque qu’elle va «engager des poursuites» contre la ministre.

La semaine suivante, le 25 octobre à Angers, Mme Taubira est insultée par plusieurs enfants présents, avec leurs parents, à une manifestation contre le mariage pour tous: ils lui tendent des peaux de bananes en criant «la guenon, mange ta banane»2. Les faits rapportés causent d’abord l’incrédulité. Puis, le 2 novembre, le média local Angers Mag qui a diffusé l’information met en ligne la vidéo prouvant les faits et les propos – on voit aussi qu’aucun adulte, parent ou policier, n’intervient pour mettre fin aux paroles et gestes racistes.

Une semaine plus tard, le 13 novembre, l’hebdomadaire d’extrême droite Minute publie en «une» une photo de Mme Taubira, accompagnée du titre «Maligne comme un singe, Taubira retrouve la banane»3 – la justice ouvre une enquête pour «injure publique à caractère racial».

Le 15 novembre, Claudine Declerck, élue UMP de Combs-la-Ville, en Seine-et-Marne, affiche sur son compte Facebook «Ya pas bon Taubira».4

Certes, Mme Taubira a bénéficié des manifestations de soutien de la classe politique, notamment lors de son ovation à l’Assemblée nationale le 6 novembre par tous les députés, sauf ceux de l’UMP. Mais celui de la société civile et des intellectuels lui a singulièrement fait défaut tout au long de ces évènements.

Ce silence, Mme Taubira en parle dès le 5 novembre lors d’une interview accordée au quotidien Libération5. Elle rappelle que «... le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit». A la question «Avez-vous été déçue par la faiblesse des réactions qui ont suivi les attaques dont vous avez été victime?», elle soupire et souligne l’essentiel: «J’ai eu beaucoup de messages de soutien. Les gens ont réagi sur ma personne; or, le sujet, ce n’est pas ma personne. Il est grave, il concerne le lien social, la République.» Puis elle regrette l’absence totale d’«alerte», «dans le sens où des consciences dans la société française pourraient dire: ‘Attention, ce n’est pas périphérique, c’est une alarme.’». Elle conclut, avec une pointe d’ironie désabusée: «Ce qui m’étonne le plus, c’est qu’il n’y a pas eu de belle et haute voix qui se soit levée pour alerter sur la dérive de la société française.»

En pleine semaine de prix littéraires, trois écrivains, Christine Angot, Yann Moix et Leonora Miano, vont alors immédiatement lui répondre, mais pas dans les mêmes registres. Angot et Moix s’expriment dans des lettres ouvertes et s’épanchent sur leurs ressentis. Ils ne lancent aucune alerte: ils offrent seulement l’explication de leur impuissance en guise de solidarité à Mme Taubira.

Ainsi, Mme Angot justifie en ces termes l’absence de «belle et haute voix»6: «Nous n’avons rien dit parce que nous ne savons pas comment faire, comment dire ce que nous ressentons [...] cette histoire de banane nous tue. Nous tue, je pèse mes mots.» En gros, Mme Taubira, elle, a au moins la chance d’être encore «vivante» et de pouvoir s’exprimer. Pire: la pierre angulaire de la missive s’avère être le fondement même de la vision raciste du monde – celle de la couleur de peau qui ferait la différence entre «nous» et l’autre: «Si nous n’avons rien dit, c’est parce que [...] nous souffrons de ces insultes qui nous sont adressées autant qu’à vous puisqu’elles mettent en lumière notre silence, et nous ne savons pas comment dire que, malgré notre peau blanche, on se sent piétiné, justement parce qu’on ne sait pas comment parler [...], nous sommes des singes muets, mais si nous étions des singes au moins nous pourrions leur faire des grimaces, nous n’avons même pas ce recours». On croyait pourtant que dire «non» à l’ignominie était une question de principe, et non de couleur de peau. Incompréhensible aussi, cette surenchère complaisante sur l’image raciste du singe.

Du côté de Yann Moix, Prix Médicis France 2013, le déni de toute responsabilité face à un lien social menacé est posé d’emblée7: «Il n’est pas question, ici, de politique.» Etonnant. En conséquence de quoi, son propos tombe dans le registre de l’apologie religieuse: «...reconnaître, en vous, tandis que pleuvent sur vous mille crachats et quantité d’immondices, une de ces figures qui font, contre vents et marées, progresser notre vieille République.» De confus, le propos devient douteux: «Votre personne, comme une sorte de caisse de résonance, présente cette particularité, quasiment inédite, de dévoiler à elle seule, de stigmatiser sur elle seule, les nombreuses maladies dont notre pays est aujourd’hui atteint.» Une caisse de résonance? La comparaison évoque en filigrane les tambours africains, chers aux clichés exotiques de l’imaginaire racial. Particularité? Pourquoi ne pas parler de la particularité des agresseurs, c’est-à-dire de leur comportement raciste? Stigmatiser «sur elle seule»? Au sens de concentrer sur soi, sur son corps, les marques du racisme français? Voici le retour involontaire de l’obsession du corps de l’autre, fondement de l’idéologie raciale.

Ces proses qui prétendent jouer avec un deuxième ou troisième degré du sens, signent surtout l’échec des intellectuels à s’exprimer de façon claire depuis le 17 octobre.

A une exception: le même 6 novembre, Leonora Miano, Prix Femina 2013, dénonce l’impact sociétal de trois semaines d’insultes contre Mme Taubira8: «Ce n’est pas seulement elle qui est insultée, mais toutes les personnes noires qui sont animalisées [...] On aurait aimé que les réactions ne viennent pas seulement de nous, mais du chef de l’Etat et que ceux qui l’ont insultée soient poursuivis par la loi [...] Dans ce moment-ci de l’actualité française, mon livre peut prendre une résonance particulière. J’espère qu’il met du baume au cœur aux personnes qui se sont senties agressées.» En effet, dans La Saison de l’ombre, la romancière camerounaise décrit une communauté africaine confrontée à la traite négrière.

Or c’est justement grâce à Christiane Taubira que la France est dotée depuis 2001 d’une loi mémorielle qui reconnaît l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Pour un pays qui, comme d’autres puissances européennes, a pu accumuler, au moyen de l’esclavage et du commerce triangulaire, le capital qui devait financer son passage à l’industrialisation, c’est la moindre des choses. L’opinion publique, elle, en a surtout conçu du ressentiment, et ne pardonne toujours pas cette confrontation avec un chapitre peu glorieux de son histoire.

Les détracteurs de cette loi ont souvent utilisé l’expression «politiquement correct» pour tenter de la discréditer car, dans la société française, l’expression est synonyme de ridicule, mesquin ou puritain – or il s’agit là d’un contresens total.

A l’origine, le politiquement correct vient de la gauche du début du XXe siècle, quand il fallait respecter la «ligne» des partis communistes et socialistes. Puis la nouvelle gauche américaine, qui inclut les philosophes de l’école de Francfort ayant fui le nazisme et trouvé refuge aux Etats-Unis utilise l’expression «pas politiquement correct» pour désigner les actes racistes et sexistes. Mais au cours des années 1990, les conservateurs américains vont renverser le sens des mots, en assimilant le «politiquement correct» à la mesquinerie, et pire, à une forme de censure, tandis que le «politiquement incorrect» serait la marque d’une pensée émancipée. Le tour est joué et on peut l’observer au quotidien: quand quelqu’un dit «je vais être politiquement incorrect, mais...», il ou elle lève toujours un interdit pour réaffirmer les pires préjugés racistes et/ou sexistes.

Et c’est justement ce que relève Jean Birnbaum dans son éditorial du Monde des livres du 31 octobre, «Taubira, la banane, et les dérives du politiquement incorrect»9. Il explique ainsi la montée actuelle du racisme: «Ce qui l’a rendue possible, c’est la répétition quotidienne d’une autre scène, plus banale mais non moins pernicieuse, à laquelle peu à peu nous nous sommes habitués. Quelqu’un, quelque part, prononce une parole raciste, misogyne ou homophobe; or, témoin de tels propos, chacun préfère la boucler; l’ouvrir, ce serait s’exposer au grand ricanement de l’époque: ‘Marre du politiquement correct!’; protester, ce serait risquer le pilori.»

Raison de plus pour le faire clairement. Ainsi, le vendredi 15 novembre, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies s’est prononcé sur les agressions contre Mme Taubira10: «Nous condamnons fortement ces remarques et actes ouvertement racistes, qui sont inacceptables, qu’il s’agisse de politiciens, de footballeurs, ou, de façon moins visible au quotidien, de citoyens ordinaires». I

* Journaliste indépendante.

NB: Depuis, la candidate Front National Anne-Sophie Leclere a été suspendue par son parti le 18 octobre. Quant à l’élue UMP de Combs-la-Ville Claudine Declerck, elle a démissionné de ses fonctions le 18 novembre.

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