Jeudi, 20 juillet 2017

Fabrice Melquiot, bestial

Dimanche 21 octobre 2012
«En attendant sur le ciment des dormeurs Je vomis la liberté sans vertige Le béton chante une douleur De montagne.» Extrait de «L’Appel», tiré de son troisième et dernier opus poétique "Qui surligne le vide avec un cœur fluo?"
JEAN-PATRICK DI SILVESTRO

SCENE A Genève, Am Stram Gram l’accueille en directeur poète. L’auteur infatigable entend faire du théâtre pour enfants un centre de création pour la jeunesse
et un lieu de rencontre intergénérationnel et multiculturel.

Il n’aurait jamais dû mettre les pieds dans un théâtre. Ce ne sont pas nos dires mais ceux du tout nouveau directeur d’Am Stram Gram lui-même, successeur de Dominique Catton qui fonda ce lieu pour enfants à Genève il y a vingt ans. Fabrice Melquiot nous reçoit dans son bureau, en veste de costume et cheveu taillé court – au diable la crinière de rebelle et la barbe naissante du poète baroudeur qui a définitivement inscrit les ravages humains de la guerre en Bosnie dans son théâtre du monde.
Un monde qu’il étreint en 1999 pour que «l’écriture constitue une chambre en soi». Trois bonnes années à bourlinguer du Chili de Pablo Neruda à l’Afrique de l’Ouest, en passant par l’Espagne de Federico Garcia Lorca et les Balkans. Dessein plus que réussi avec à l’arrivée moult succès sous le bras, dont L’Inattendu et Le Diable en partage. Outre les mises en ondes sur France Culture, ses pièces sont très vite publiées et montées partout, notamment en Suisse et ici même, dans ce théâtre du quartier genevois des Eaux-Vives. La critique déferle, unanime, les prix de la profession l’auréolent.
Par où donc commencer pour amorcer cette trajectoire étoilée de tous côtés, à qui la galaxie théâtrale sourit dès les premiers pas de l’étudiant comédien, franchis au départ par hasard? Destinée qui n’a sans doute pas fini de consteller l’écriture, dramatique et autre, de ses «dispositifs littéraires inédits», par-delà le seul monde de l’enfance. Car sur la quarantaine de ses pièces publiées, il n’en a écrit que quinze à l’adresse des jeunes têtes brunes ou blondes.

AMOUR PANIQUE DE LA VIE
Faut-il démarrer par cet «amour panique de la vie» qu’il voit plutôt comme un défaut? Mais qui vaut bien un inventaire (dont il a le goût), sans doute pas exhaustif même après quelques heures d’entretien ponctuées d’un rire jovial et d’incontournables «paysages» – le terme revient inlassablement dans son récit d’une vie «gâtée», pourtant nourrie au départ d’une excessive timidité.
Paysage à lui tout seul, et l’on dirait même force de la nature dans la plénitude de son art et de sa récente paternité, Fabrice Melquiot a donc bien vissées sur la tête de multiples casquettes: auteur (entre autres de théâtre), poète (depuis ses débuts dans l’écriture), animateur d’ateliers, pédagogue, traducteur, metteur en scène, acteur. Et capitaine depuis peu d’un vaisseau théâtral (dont il a forcément rédigé la brochure) naviguant dans les eaux profondes de l’enfance, mais aussi de l’adolescence.
Un âge «depuis» lequel sa plume tendre, facétieuse et délurée, invoque la fantaisie autant que les grands noms de l’histoire – un Freud, un Einstein, un Brautigan. Et fait parler le souvenir d’un gamin aux joues rondes sous son passe-montagne, qui ressemblerait à son Bouli Miro1 boulimique, amoureux de sa cousine Petula Clark.

ERREURS D'AIGUILLAGE
C’est avec ce personnage touchant d’une saga de quatre volets (le cinquième est déjà écrit) que L’Arche, éditeur français qui publia Brecht jadis, ancre sa collection «théâtre jeunesse» dans un rayon à l’époque peu peuplé. «Les auteurs français, ce sont un peu comme des fleurs dans le jardin.» Il y a une dizaine d’années, le même «Bouli» ouvrait le répertoire de La Comédie française au jeune public. Un trèfle à quatre feuilles, ce Melquiot. Lui affectionne particulièrement le perce-neige, «un vaillant».
La «suite d’accidents heureux» qui l’ont conduit à ce poste genevois, Fabrice Melquiot la doit à des amitiés bien scellées et à quelques erreurs d’aiguillage (n’ayant pas «choisi» le théâtre mais la radio, il finit par passer un bac audiovisuel), si ce n’est à son propre talent. Mais aussi aux parents qui l’entourent, héros bien réels lui laissant le champ libre à 15 ans pour pousser, seul dans un appart en ville, les portes d’une vie d’adulte annécienne, puis parisienne.
Sans savoir encore que les Stallone tapissant ses nuits adolescentes, et autres Bruce Lee qu’il n’a toujours pas fini d’aimer – ce dont il nous laisse nous moquer – resteront sur le carreau d’une enfance provinciale, nouée dans la petite épicerie familiale de Modane. Ville-frontière coincée entre la France et l’Italie, ce berceau où l’élèvent ses grands-parents calabrais au pied des forêts n’est plus très loin du Genève qui l’accueille aujourd’hui. Où il se sent un peu «rentré» chez lui. «Contrairement à Paris, où il y avait une poésie de la ville à laquelle je n’étais pas du tout sensible.»
Même si la capitale française a déclenché beaucoup de choses, notamment sa rencontre avec Emmanuel Demarcy-Mota, qui l’engage pour Léonce et Léna et le dirige pendant six ans, animant avec lui des ateliers de pratique artistique en banlieue: poignant écho de ces lycéens ou de ces migrantes dans la fleur de l’âge, qu’il ravive ici aujourd’hui. C’est toujours aux côtés de l’ami fidèle qu’il est embarqué en tant qu’auteur associé à La Comédie de Reims, puis au Théâtre de la Ville à Paris, institution que Demarcy-Mota dirige cette année de front avec le Festival d’automne à Paris.
A 40 ans, une sorte de boucle s’est bouclée. L’écriture de Fabrice Melquiot se parsème ouvertement d’intime, opérant un retour «du lointain» vers ses territoires intérieurs qu’il livre avec pudeur. Subtil alliage de délicatesse et d’insurrection, le Savoyard à la carrure solide, qui doit à son père cheminot sa «force de montagnard», n’en dirige pas moins son théâtre en poésie. Avec un double enjeu: mettre en avant la création locale émergente, et convaincre d’autres publics de franchir le seuil d’un espace qu’il souhaite intergénérationnel et multiculturel. Précisément pour que «l’assemblée théâtrale soit à l’image du monde».

TRAQUE TRANQUILLE
La relecture tendre d’un Frankenstein fomenté par une adolescente à Genève, avec lequel il vient d’entamer sa saison2, affirme ce «désir de n’exclure personne et d’appartenir à la communauté des hommes». Elle révèle un Victor Frankenstein en père, la part d’animalité en chacun des hommes, aussi. Des questions qui taraudent l’artiste, effleurant aussi la peur de la mort, «ce grand mystère au cœur des préoccupations des petits qui ne constitue pas juste un thème d’écriture mais toute la raison d’être de la littérature». Ecrire revient à courir après un gibier que l’on n’attrapera jamais. «Un combat perdu d’avance, une traque tranquille.»
Dès lundi, il s’attelle à Nos Amours bêtes, que l’on pourra voir sur la scène d’Am Stram Gram en février prochain. Une pièce chorégraphiée par Ambra Senatore pour cinq danseurs et comédiens locaux, dont Antonio Buil, qui convoquera le texte de l'auteur, ou pas. Bestial, Melquiot? Une sacrée bête de travail en tout cas.

  • 1. La pièce Bouli année zéro est à voir du 18 au 22 décembre au Théâtre Am Stram Gram, www.amstramgram.ch. Ce soir, dernière d’Intérieur Nuit, de Jean-Baptiste André, danseur et homme-araignée pris dans un piège kafkaïen.
  • 2. A voir le 26 octobre à Arc en Scènes, La Chaux-de-Fonds, www.arcenscenes.ch
 

Site de l’auteur: www.fabricemelquiot.fr

 
Le Courrier
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