Samedi, 25 mars 2017

Marion Tampon-Lajarriette, vertigineuse

Dimanche 23 septembre 2012
Marion Tampon-Lajarriette, devant Erehwon (sun) (2012): un (faux) travelling face au soleil.
JPDS

ART La jeune plasticienne, exposée à Genève, invente des univers et puise dans le cinéma pour questionner notre rapport aux images.

«Fais quelque chose d’utile, va dans une école d’art.» Voilà en substance le conseil donné à l’ado Marion par ses parents, très préoccupés de voir leur fille se destiner à des études inutiles (comprenez: universitaires). C’est un peu le monde à l’envers, qui doit faire rêver les innombrables plasticiens brutalement déshérités par leurs géniteurs pour n’avoir pas voulu aller dans une fac sérieuse.
On ne connaît pas les parents de l’artiste, mais on constate qu’ils avaient du nez: leur fille, trente ans cette année, a développé un art passionnant. Ses œuvres – vidéos, photos, installations – examinent différents modes d’appréhension de l’image, notamment cinématographique, avec moult déconstructions à la fois savantes et ludiques. Dans son dernier travail, Le Somnambule (2012), produit pour le Centre d’art La Chapelle Jeanne d’Arc de Thouars (Poitou-Charentes), elle propose un univers entièrement produit à partir d’images de synthèse. On y voit la mer, le ciel et la terre, dans trois vues plongeantes – des images très belles, avec un bateau pris dans une tempête, une montgolfière en vrille et une maison emportée par une avalanche.

«TROP D'IDEES!»
«C’est la première fois que je développe un projet d’aussi grande échelle», s’enthousiasme la Française, Genevoise d’adoption. Rencontrée à la galerie Skopia, au bout du lac, elle y expose Le Somnambule – dans une version forcément moins vertigineuse qu’à Thouars –, de même que plusieurs autres œuvres, dont trois films autour du travelling. Grands yeux, sourire charmeur, rire franc, l’artiste au patronyme singulier – pour un peu, ce dernier n’entrait pas dans la maquette de cette page – évoque le travail d’équipe impliqué par cette installation. Et parle de son envie de privilégier à l’avenir ce genre d’entreprises.
En ce moment, elle concède crouler sous les idées: «J’en ai trop!» Elle va en proposer une ce soir (samedi) à la deuxième Biennale de Belleville, qui se tient en ce moment à Paris: le directeur du Mamco genevois Christian Bernard l’a invitée à participer à une «Nuit des tableaux vivants» qu’il co-organise. Elle se lance dans l’explication de ce qu’elle y proposera, avant de se raviser. «Disons simplement que je montrerai une installation avec un effet en trompe l’œil...» Il faudra voir pour mieux comprendre.
Par le passé, elle a produit des œuvres à partir de Stalker d’Andreï Tarkovski ou de Rebecca et La Corde d’Alfred Hitchcock. Dans Camera 1, Plan 8 (2008), l’artiste crée par exemple un océan digital et ses vagues, où une pseudo-caméra reprend les mouvements de celle du huitième plan de La Corde. Et à la galerie Skopia, la série de photos Les Spectateurs (2010), avec ses personnages vus de dos en chute libre, n’est pas sans évoquer les Sueurs froides que se fait James Stewart devant le vide, dans Vertigo.

PAS QUE LE CINEMA
Toujours à Skopia, la plasticienne propose une «mise en abyme de l’image en mouvement», par le biais d’une vidéo produite avec l’ancienne technique de l’incrustation: un personnage – on reconnaît l’artiste, «mais ça n’a pas d’importance» – marche sur place devant un travelling à travers les salles du château de L’Année dernière à Marienbad (1961) d’Alain Resnais. Un lieu mythique déjà à l’honneur d’un autre travail, produit à partir des nombreuses photos mises sur Internet par des touristes.
«J’utilise le cinéma pour questionner notre rapport à l’imaginaire», explique Marion Tampon-Lajarriette, qui ne s’estime pas cinéphile pour autant: «J’aime beaucoup le cinéma, mais c’est loin d’être le seul domaine qui m’intéresse.» Elle ajoute que c’est son travail plastique qui l’a menée au septième art, durant ses études, et non l’inverse. «Les vrais cinéphiles n’oseraient jamais s’attaquer au type d’images qui m’intéressent», sourit la plasticienne, qui précise ne pas croire au principe d’originalité dans l’art – nous avions déjà eu l’occasion d’en parler avec elle à l’occasion d’un dossier sur la copie1.

ENVOL POUR NEW YORK
Après une jeunesse à Paris, elle a étudié les beaux-arts à la Villa Arson, dans les hauteurs de Nice. L’école bénéficie d’une excellente réputation et en plus, «toute ma famille est originaire du sud de la France». Durant ses quatre années sur place, elle pratique tous les médias, mais se montre spécialement attirée par les arts numériques. Et même si elle aurait préféré des études littéraires, adolescente, elle s’est très vite sentie à sa place à la Villa Arson, avec ses «ateliers ouverts toute la nuit», dans un milieu «critique mais joueur».
Après Nice, elle étudie deux ans à Lyon, sans trop s’y plaire. De là, elle se rend régulièrement à Genève, pour finalement y suivre un postgrade en Art et nouveaux médias, à la Haute école d’art et de design (Head), avant de décrocher un poste d’assistante dans l’un des programmes master de l’institution. Une fois au bout du lac, tout va très vite: elle participe à la Biennale de l’image en mouvement en 2007, montre Camera 1, Plan 8 au Mamco en 2008 et participe à nombre d’expositions personnelles ou collectives en Suisse, à Paris, Toulouse, Barcelone, Liège ou au Mexique.
En parallèle, elle glane plusieurs prix et autres bourses. La dernière en date, octroyée par le Fonds cantonal d’art contemporain de Genève, lui fait particulièrement plaisir: elle lui permettra d’aller six mois à New York, dès janvier, dans un atelier près de Chinatown. Elle ne craint pas de s’y ennuyer: «J’ai déjà fait des repérages pour plusieurs projets. Six mois sur place ne suffiront pas...» La bourse tombe bien: son contrat à la Head vient de prendre fin et elle ne disposera bientôt plus d’un atelier au bout du lac. Pour la suite, tout est donc ouvert – mais, de grâce, pas d’études de lettres!

 

Skopia, 9 rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu’au 27 octobre, ma-ve 11h-18h30, sa 11h-17h, www.skopia.ch

 
Le Courrier
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