Lundi, 20 novembre 2017

Marie-Caroline Hominal, le pas du caméléon

Samedi 01 septembre 2012
Sur et par-delà les plateaux helvétiques, entre Genève et Berlin, l’artiste franco-suisse bouscule les signalétiques convenues.
JEAN-PATRICK DI SILVESTRO

DANSE Le tandem avec son frère artiste-plasticien a ouvert hier La Bâtie. L’occasion pour la danseuse et chorégraphe de continuer d’expurger, sans tabou, les affres de l’identité.

Ce visage barricadé sous un cordage, c’était elle, dans BAT, sa dernière création. L’acronyme ne vous dit rien? Sur le site de MadMoiselle MCH, la liste est trop longue pour en livrer ici tous les sens cachés. Outre le classique «bon à tirer», on retiendra la Belle Aphrodite Tigresse ou la Beautiful Artistic Terrorist, l’une de ses trouvailles. Car Marie-Caroline Hominal aime jeter son corps dans la bataille, et ne craint pas les terrains minés. Juchée sur ses pointes dans Fly Girl, elle avance en caporal dans sa robe militaire. Une première pièce où la meneuse de combat balance les uppercuts que son partenaire «ready-made» – le boxeur Jérémie Canabate – s’exercera à donner dans BAT, reflet d’un monde où solitude et non-communication font taire le mouvement.
Par une matinée torride où le thermomètre genevois s’affole, on attend la danseuse et chorégraphe dans un troquet de la Jonction. Elle y traquait les courbes du bitume printanier dans une perfo itinérante du Festival Particules. Avec pour point de départ L’Usine, où son nom orne de lettres blanches la porte du théâtre. «Le bon battant, celui qu’on voit bien, même quand la porte est ouverte», plaisante-t-elle. C’est là qu’elle a présenté toutes ses pièces, sauf BAT, montée cette année à l’Association pour la danse contemporaine (ADC).

IDENTITÉS FANTASMÉES
Dalhia vert-pomme dans les cheveux, robe bleue à même la peau, Marie-Caroline Hominal débarque au rendez-vous besace en faux croco à la main, telle l’héroïne d’un road movie façon David Lynch. A l’image du plateau où ses personnages se pimentent d’arrogance, en quête d’audaces à conquérir. Mais l’assurance qui lui donne sa prestance scénique se noie au fond du verre qu’elle est en train de siroter: c’est aussi sa facette candide, ses quarts d’heure d’incertitude et ses tâtonnements d’artiste qu’elle nous livre sans retenue. Sans pour autant se perdre dans la superficialité du star-system, avec la bassiste Heleen Treichler dans Yaksu Exit Number 9, lorsque devenues l’ombre d’elles-mêmes, l’identité de l’une finit par se dissoudre dans celle l’autre.
Si les frontières de l’altérité se troublent, de Fly Girl à Voice Over en passant par Yaksu Exit Number 9 – sa trilogie –, Marie-Caroline Hominal fait bel et bien corps avec elle-même. «Modeler celui des autres ne m’intéresse pas.» Avant même de chorégraphier ses pièces, c’est déjà le sien que MCH met en scène dans les vidéos qu’elle réalise. A nu parfois, camouflé souvent, il est son objet de prédilection. La pointe des seins sertie d’une étoile dans son premier travail, ou la tête enfouie sous une perruque bleue électrique dans le dernier.

«UN CORPS-OUTIL»
Pour celle qui fut l’interprète du TanzTheater Basel, d’Irène Tassembédo, Gisèle Vienne, Gilles Jobin et La Ribot, le corps se pense comme une toile: une surface où poser des identités fragmentées, schizophréniques, fantasmées. Et des figures qui appartiennent à la mémoire collective, que l’artiste – de retour à l’ADC cet automne dans une collaboration avec Marco Berrettini  (iFeel2) – fait siennes, mâche et consomme. «Mon éducation de danseuse m’a appris à me servir de mon corps de mille façons, sans entrer dans des états d’âme. C’est un corps-outil, utilitaire, qui se transforme et se moule en fonction des actions que je lui donne.» Un espace de liberté qu’elle doit aussi beaucoup au contexte familial.
Entre un papa boucher n’ayant jamais vraiment assouvi sa passion pour la photo, et une mère danseuse issue d’un milieu bourgeois où l’on ne compte plus les artistes, la petite ballerine qu’elle était déjà à 10 ans, au début d’un «sport-études» qui lui fait quitter Montreux pour Zurich, a toujours été encouragée à suivre son bonhomme de chemin chorégraphique. A 16 ans, la Franco-Suisse opte pour un autre dépaysement: Londres et la Rambert School, qu’elle juge aujourd’hui «poussiéreuse», à l’époque où Rudra-Béjart ouvrait ses portes lausannoises. Ex.e.r.ce, de Mathilde Monnier, n’existait pas encore à Montpellier. Sinon, c’est vers ce summum de la recherche contemporaine qu’elle se serait tournée.

CASSER LES HIÉRARCHIES
Marie-Caroline Hominal aime en effet entrouvrir de nouvelles lucarnes artistiques. En solo – la forme la plus juste pour évoquer non l’autobiographique mais le personnel – voire en duo ou en trio, elle détourne les archétypes féminins et les codes masculins. Au micro, elle incarne aussi la vamp: cette «femme ultra-sexuelle» qui se fond dans le pop-corn et règle leurs comptes aux mecs dans Voice Over.
Même si on la retrouve souvent en baby-doll, l’univers qui l’interpelle tient plutôt d’Haneke et de son Funny Games, à grands coups de violence psychologique – «celle qui est la plus forte». Jouer à la pin-up exprime le rejet d’une forme de soumission. «Pour casser les hiérarchies et les ridiculiser, sans verser pour autant dans la revendication.» En ce sens que, pour cette artiste caméléon, revendiquer, c’est fermer. «J’éprouve également une sorte de fascination pour l’intellectualisation d’un propos, que je me réapproprie en jouant de sa complexité.»
Quelques heures après notre rencontre, elle s’envolera pour Vienne, où le Festival international de danse ImPulsTanz accueille Duchesses. Une performance où, tels Adam et Eve, François Chaignaud et Marie-Caroline Hominal brossent l’histoire des figures bibliques en un seul mouvement – celui, chaloupé, qui ballote leurs hanches nues au creux d’un hula-hoop. Destination suivante: le Mexique, en tant qu’interprète, pour d’anciennes pièces de La Ribot. «Plus que son regard sur mon travail, ce qui prime aujourd’hui c’est l’attention portée au détail que j’ai retenue à ses côtés.»

SCHIZOPHRENIES
Et qu’il s’agisse d’interpréter son propre travail ou celui d’un(e) autre chorégraphe, l’acte est déjà schizophrénique à ses yeux. «L’espace de représentation est pour moi une façon de mener une double vie et de raconter des histoires.» Comme celle qu’elle a déjà en tête pour sa prochaine création, fin 2013, où elle songe à inviter son amie transsexuelle Natalia, performeuse aux Etats-Unis, à la rejoindre sur scène. «Pour poursuivre mon travail sur l’identité, mi-femme, mi-homme ou toute forme hybride.»
Ce soir encore, on pourra la voir à La Bâtie dans un détournement de At Swim Two Birds, de l’Irlandais Flann O’Brien, qui signe ses écrits sous différents pseudos. Première collaboration avec son frère plasticien, avec qui la relation est fusionnelle et explosive. «Ça va être intense», avoue-t-elle. On reste à moitié étonné, et on la trouve tout simplement bath!

 

Two Birds at Swim, at birds two swim, at two birds swim..., ce soir 17h-21h, Théâtre du Grütli, Genève, www.batie.ch
BAT, ve 28 septembre au TanzHaus-Zürich, en mars prochain à l’Arsenic, Les Printemps de Sévelin, Lausanne.

iFeel2, de Marco Berrettini, 31 octobre au 11 novembre, ADC, Genève, www.adc-geneve.ch

www.madmoisellemch.com

 
Le Courrier
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