Dimanche, 21 décembre 2014

Xavier Dayer. Dramatis persona

DIMANCHE 25 MARS 2012
Xavier Dayer, 23 mars 2012, Berne.
JEAN-PATRICK DI SILVESTRO

CONTEMPORAIN Le compositeur genevois est à l’honneur au Festival Archipel. Rencontre avec un sensible fasciné par la dramaturgie.
 

Le majeur plié repose sur le menton, l’index est dressé le long d’une bouche fine, fermée. Il y a une hésitation dans cette posture du compositeur genevois Xavier Dayer, comme un défi que vous lance son regard soutenu. Il se tait et ménage le mystère. Mais vous engage à le percer.
En songeant à celui que le Festival Archipel met deux fois à l’honneur, le week-end prochain à Genève, c’est cet ancien portrait que l’on voit. Quelle n’est donc pas notre surprise de le voir prendre à nouveau, au millimètre, cette position. De plus, cet index qui emprisonne sa parole alors que son corps s’impose naturellement – il est grand, se tient droit – paraît bien résumer le professeur de composition à la Haute école des arts de Berne, l’alliance de force et de sensibilité qui caractérise sa personnalité comme sa musique.
«Il a vite eu de l’autorité», se souvient son premier maître, le compositeur Eric Gaudibert, commentant la rapide ascension de son disciple, régulièrement joué en Europe, il a été nommé à Berne en 2009, et vient d’avoir quarante ans. Et c’est vrai: son visage peu expressif impressionne, sa voix ne s’élève pas mais sa parole force à l’écouter, lui dont la vocation est née avec Metastasis de Xenakis et le Tristan de Wagner.

A BOSTON, LE MÉTRO
L’intéressé complète: «J’ai trouvé assez tôt une conviction dans un langage, une ligne identifiable.» Et explique que cette cohérence précoce l’a fait repérer, qu’elle lui a aussi évité de se disperser. Soit, mais a-t-il marché sur la tête des autres pour réussir? Eric Gaudibert ne l’imagine pas et remarque plutôt qu’il a eu la chance d’être, à plusieurs reprises, au bon endroit au bon moment, tout en pouvant compter sur sa capacité à «prolonger le travail». Symboliquement, le maître et l’élève partagent d’ailleurs l’affiche à Archipel, vendredi 30 mars, et voient chacun une nouvelle œuvre créée. Celle de Dayer, pour soprano, violon et ensemble, préfigure son prochain opéra.
La douceur et la fragilité du compositeur n’en frappent pas moins quand il évoque sa découverte émerveillée des symphonies de Beethoven et des chansons des Beatles dans la discothèque de ses parents – lui est scientifique, elle est conteuse, une alliance de la rigueur et de l’imaginaire qu’on retrouve chez leur fils. Quand il se raconte, enfant «pas très studieux, rêveur», et retrouve une madeleine de Proust de... Boston: «J’y ai vécu de 2 à 10 ans, nous habitions à proximité d’une bouche de métro, c’est un souvenir très fort, à la fois auditif et olfactif.» Ou quand il dit de la musique de Webern (1883-1945) que son existence «lui donne de l’espoir». «Il est très sensible», résume Eric Gaudibert. L’intéressé ne dément pas.

MÉLANCOLIE
L’alliance de la détermination et du sentiment, on la retrouve dans l’écriture de celui que l’opéra de Genève mettait à l’honneur à 33 ans, dans sa préoccupation pour le discours formel – comment se construit la partition? – et la dramaturgie – comment aligne-t-on les effets relativement au temps? Quand on lui demande de définir son esthétique, il commence ainsi par placer deux pôles: d’un côté une dramaturgie pleine de tragique, forgée au XIXe siècle mais encore employée au XXe (par Bernd Alois Zimmermann ou Alban Berg); de l’autre une dramaturgie «archaïque», contemplative – il pense à Scelsi (1905-1988) et à la musique spectrale des années 1970. Xavier Dayer prend le «risque de faire cohabiter les deux».
Pour ce faire, il a étudié la première dramaturgie avec le maître de la complexité Brian Ferneyhough, la deuxième avec Tristan Murail à l’IRCAM à Paris. Traduction dans son œuvre: «Un monde où le drame est omniprésent mais où il est éternel, sans début ni fin.» Formulé ainsi, on est un peu glacé. Mais la musique de Dayer, pour figée dans le drame qu’elle soit voulue, n’en prend pas moins corps et épaisseur quand on la joue. D’ailleurs, si quelque chose intéresse le compositeur, ce n’est pas le pathos mais la mélancolie, «au sens shakespearien. Se mettre dans une position où on arrive à douter de ce qui existe.» On comprend qu’il chérisse Pessoa dont il a mis en musique de nombreux poèmes.

UNE PLUS JUSTE VISION
Il sourit quand on note que ses œuvres exigent de «tendre l’oreille» avec une concentration soutenue. Il se déclare alors d’une exigence «totale, absolue et sans compromis» sur la nécessité d’une écoute attentive. Pour autant, il récuse la notion de «réaction générale du public» à l’une de ses pièces, se méfiant de l’abstraction d’une somme de réactions individuelles.
Par opposition, il confie que des discussions avec ses auditeurs peuvent le bouleverser, donner «du sens à [son] activité et à l’appareil institutionnel qui l’entoure». Au passage, il exalte les possibilités du format du concert classique, sa capacité notamment à séparer l’auditeur de son environnement. «C’est quelque chose qui élève. A la sortie, on a une plus juste vision de soi-même.»
Mystique, celui qui préside aujourd’hui le Conseil d’administration de la Société suisse de perception du droit d’auteur, la Suisa? Il se dit «attaché à l’idée que l’art est une valeur spirituelle». Il est également très sensible aux quêtes du XXe siècle: la philosophie d’Emmanuel Levinas, la peinture de Mark Rothko, la poésie de Philippe Jacottet. Il y voit «une élévation vers une présence, tout à fait à l’inverse d’une affirmation péremptoire».
Beaucoup plus prosaïquement, comment allie-t-on enseignement, création, engagement corporatiste et éducation de trois enfants? Il commence: «Derrière toute carrière, il y a quelqu’un...», mais corrige: «Ma femme chante encore beaucoup; honnêtement, je ne sais pas vraiment comment on fait, à ceci près qu’il y a une énergie qui se déploie quand on est en harmonie avec ses choix». La paternité a-t-elle fait grandir celui qui trouve que le point commun de l’art et de la science est d’ébranler les certitudes? «Elle m’a permis de dépasser une certaine mélancolie. Je suis sans doute moins autoréflexif que j’ai pu l’être, parce que je suis quotidiennement confronté à une altérité.»
 

 

«Gong et soies», œuvres de Xavier Dayer, Eric Gaudibert, BeatFurrer et Dieter Amman, Ensemble Namascae et Ensemble contemporain de la Haute école de Musique de Lausanne. Vendredi 30 mars, 20h, Maison communale de Plainpalais.
"Le Masque et la plume", œuvres de Xavier Dayer, Beethoven,
Wyttenbach), Swiss Chamber Soloists. Dimanche 1er avril, 11h,
Conservatoire de Genève (Place Neuve).
Archipel, festival des musiques d’aujourd’hui, jusqu’au 1er avril à Genève. Programme et billets: www.archipel.org

 
Le Courrier
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